Dimanche 20 février 2011 7 20 /02 /Fév /2011 18:04

 

 

Une magnifique vidéo qui nous fait partager la préparation du pélerinage à La Mecque de plusieurs musulmans, aux quatres coins du monde islamique, de la classique Al Andalus aujourd'hui en Espagne jusqu'à l'Inde en passant par Jérusalem (Al Quds). Autres parties disponibles en y accédant à partir de la vidéo.

Par Mehdi - Communauté : Histoire
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Dimanche 6 février 2011 7 06 /02 /Fév /2011 20:41

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Au Xème siècle, un médecin de Kairouan, en Tunisie, avait acquis une certaine notoriété. Le sultan de Boukhara (aujourd'hui dans la république soviétique d'Ouzbékistan), qui avait un fils de santé fragile, lui écrivit pour lui proposer de venir s'installer à sa cour. Le médecin calcula qu'il lui faudrait 400 chameaux pour emmener avec lui sa bibliothèque, dont il ne pouvait évidemment se séparer, et il refusa. L'ensemble de sa bibliothèque pesait en effet dix tonnes.

 

Un autre médecin de Kairouan, Ibn al-Jazar, laissa, à sa mort, 250 quintaux de parchemins qu'il avait recouverts de son écriture : toutes ses observations cliniques. C'était l'époque où le calife fatimide du Caire al-Aziz Billah possédait un million six cent mille volumes, dont 6 500 traitaient de mathématiques et 18 000 de philosophie. En lui succédant sur le trône, son fils fit aménager et remplir dix-huit nouvelles salles.

 

Mais en pays musulman, à cette époque, une telle accumulation du savoir n’est pas au seul usage des princes. Un voyageur qui se rend à Baghdâd en l'an 981 raconte à son retour qu'il a dénombréplus de cent bibliothèques publiques dans la ville. La plus modeste cité d'Orient a la sienne, où n'importe qui peut venir consulter les ouvrages. Celle de Nayah, par exemple, une petite ville d'Irak, comporte 40 000 volumes.

 

En Occident, à la même époque, les monastères, seuls à détenir les livres, en ont une vingtaine tout au plus. Et parce qu'ils sont si rares, ils sont enchaînés et gardés jour et nuit... En l'an 1386, c'est-à-dire quatre siècles plus tard, la Faculté de médecine de Paris ne possédera encore qu'un seul livre: l'ouvrage encyclopédique du fameux médecin persan Ar-Razi, dont le titre est "Le Réservoir de la médecine (Al-Haoui)". Traduit en latin, ce monument s'appelle "Continens".

 

Lorsque le roi Louis XI veut l'emprunter pour pouvoir le lire à son aise chez lui, il doit verser à la Faculté une caution de douze livres d'argent et cent écus d'or...

 

Tels sont les anecdotes et les chiffres étonnants qui mesurent l'écart des connaissances entre l'Europe chrétienne, à cette époque-là, qui va être celle des Croisades, et l'Orient musulman.

 

Pourquoi ? La réponse est lourde de sens alors que ce même Orient musulman voit aujourd'hui se lever en son sein les forces d'un fanatisme religieux qui n'est pourtant pas dans sa tradition. La réponse est qu'au temps où les sultans et les califes font régner un despotisme éclairé de l'autre côté de la Méditerranée, l'obscurantisme religieux règne en maître sur les esprits de l'Occident, anéantissant toute recherche scientifique possible, pour des siècles.

 

Galilée, ne l'oublions pas, ira en prison en 1636 pour avoir découvert que la terre tourne autour du soleil et ne sera absout de ce crime par les tribunaux du Vatican que de nos jours...

 

Au XIIe siècle, un notable musulman, hôte des chevaliers francs de l'Ordre de St-Jean, se rend à Jérusalem alors capitale du royaume chrétien de ce nom. On lui fait visiter l'hôpital tenu par les chevaliers de l'Ordre. Il voit que les blessés graves qu'on y amène, ayant d'être admis à recevoir le moindre soin, doivent se confesser et manger le pain de la communion, quelle que soit l’urgence de leur état. Il s'en s'étonne et demande des explications.

 

On lui dit que le Synode de Nantes, en l'an 895, a légiféré une fois pour toutes à ce sujet : « Le corps d'aucun malade, celui-ci fût-il délirant de fièvre, ne doit recevoir de soins avant son âme. » Cette règle n'est pas une erreur passagère commise par les évêques bretons du Xème siècle. Elle sera confirmée en 1215 au sommet de la hiérarchie catholique européenne, c'est-à-dire au concile de Latran, qui ordonne, après de longs débats : « Sous peine d'excommunication, il est interdit à tout médecin de soigner unmalade si ce dernier ne s'est pas au préalable confessé. Car la maladie est issue du péché. Si le malade se décharge par la confession du poids de celui-ci, alors, la cessation de la cause entraînera la cessation de l'effet, et la souffrance physique disparaîtra. »

 

La science médicale est donc rayée d'un trait de plume, au profit de l'intervention divine permanente dans les affaires du corps humain. Et c'est, en conséquence toute la science qui est paralysée, et rendue inutile. Le texte du Concile ajoute pour ne laisser aucune échappatoire : « Quiconque s'avisera de se faire soignerpar un médecin juif ou Sarrazin sera frappé d'excommunication. Car le salut de son âme serait alors directement menacé... »

 

Cependant, de l'autre côté de la Méditerranée, Ibn Ridouan, directeur du corps médical du Caire, lui, a édicté depuis longtemps la règle suivant laquelle « le médecin doit soigner ses ennemis dans le même esprit, avec le même intérêt et la même sollicitude que ceux qu'il aime ».

 

Au temps où principautés franques et émirats Sarrazins vivaient côte à côte en Syrie et en Palestine, l'émir de Cheisar prêta un jour au seigneur chrétien, qui régnait sur la casbah voisine de Mounaïtira, son médecin nommé Thabit. Il y avait en effet dans la garnison franque de nombreux malades qu'on ne parvenait pas à guérir. Mais Thabit revint très tôt à Cheisar, effrayé de ce qu'il avait vu.

 

« On m'avait amené un cavalier qui avait un abcès à la jambe, raconta-t-il à l'émir, et une femme atteinte d'une fièvre hectique. Je pose un emplâtre suppuratif sur la jambe du soldat. L’abcès crève et la guérison semble certaine. Mais arrive le médecin franc, qui s'écrie que je n'y connais rien. "Veux-tu vivre avec une seule jambe, demande-t-il au cavalier, ou mourir avec les deux ?" "Vivre avec une seule", répond l'autre, qui n'avait pas confiance non plus dans ma science, une science d'infidèle, comme ils disent.

 

Le médecin franc fait venir un homme avec une hache et lui ordonne de trancher la jambe du malade sur un billot de bois. L'homme à la hache, peu versé en chirurgie, doit s'y prendre à deux fois pour trancher la jambe, et le malheureux cavalier meurt presque aussitôt... Quant à la femme, poursuit Thabit, je lui avais prescrit, comme il se doit, un régime alimentaire exclusivement compose de légumes, qui pouvait seul lui permettre de se rétablir. Mon adversaire l’examine, et annonce : "Ce cas est clair. Un démon s'est épris d'elle, et il s'est logé dans sa tête. Coupez-lui les cheveux !"

 

On rase le crâne de cette femme, elle recommence à manger la nourriture de tout le monde, avec force ail et moutarde. Bien entendu, sa fièvre monte. Le médecin franc revient et déclare : "Le démon s'est transporté au cerveau !" Il enlève avec un rasoir une portion du cuir chevelu qu'il taille en forme de croix. L'os crânien apparaît. Il le frotte de gros sel. La malheureuse femme entre bientôt en agonie. J'ai pensé, conclut Thabit, que je ne pouvais pas être très utile là-bas... »

 

Au-delà des Pyrénées, en ce temps-là, les Arabes sont maîtres de l'Espagne : la ville de Cordoue compte cinquante hôpitaux battant le record de Baghdâd qui en a plus de quarante, construits sur l’ordre d'Haroun al-Raschid, le sultan des Mille et une nuits. Selon des lettres écrites par des malades à leurs familles, et qu'on a retrouvées, on sait que tous ces hôpitaux fonctionnaient comme les hôpitaux modernes d'aujourd'hui.

 

Ils étaient divisés en services spécialisés, qui comptaient même un service de psychiatrie, alors qu'en Occident les fous se trouvaient enchaînés dans les prisons. Ce n'est qu'en 1751 qu'on envisagera de les soigner en Angleterre, et en France en 1792, quand le médecin Pinel arrachera à la Convention un décret qui tirera les aliénés des geôles pour leur donner un statut de malades.

 

A Baghdâd comme à Cordoue, au XIIe siècle, les professeurs de médecine font la ; tournée des lits des malades chaque matin, entourés des élèves. « Les lits sont moelleux, les draps blancs, les couvertures aussi douces que le velours, écrit un jeune homme à ses parents. Chaque chambre a l'eau courante. On chauffe lorsque les nuits sont fraîches... »

 

 

La perle de tous les hôpitaux est l'hôpital Nouri du Caire, avec ses pavillons différents pour chaque service, au milieu de jardins ombrages. Al-Mansour Qalaouin, jeune général égyptien, y sera guéri de ses coliques hépatiques. Il fait vœu alors d'édifier un hôpital encore plus beau s'il devient sultan. Arrivé au pouvoir, il fait bâtir à grands frais l’hôpital Mansouri entre les deux citadelles du Caire, qui devient le plus bel établissement du monde.

 

Tous les patients y sont soignés gratuitement et, après leur convalescence, ils partent avec des vêtements neufs et plusieurs pièces d'or. Les directeurs de ces hôpitaux tiennent des registres où toute dépense est consignée, et ces registres nous sont parvenus. Les médecins n'y exercent qu’après avoir subi des examens sévères. ar-Razi, avant de devenir le médecin-chef du plus grand hôpital de Baghdâd, doit se mesurer avec plus de cent postulants. Il dispose après sa nomination d'un état-major de vingt-quatre spécialistes qui dirigent les différents services. Tous travaillent entourés d'étudiants, qui apprennent ainsi leur art comme de nos jours, tandis que dans les facultés occidentales d'alors on dispense savoir purement livresque et qu’il est formellement interdit de disséquer les cadavres.

 

Dans les Etats des sultans et des émirs, un médecin n'est autorisé à exercer art sans avoir reçu un diplôme délivré ces hôpitaux. La mesure a été décidée en l'an 931 par le calife Al-Mouktadir de Baghdâd, après qu'un patient soit mort la faute professionnelle d'un médecin.

 

Cette année-là, Al-Mouktadir institue un « Ordre des Médecins », dont Sinar Ben Thabit reçoit la présidence. Il y a bientôt 860 médecins diplômés à Baghdâd, qui ne peuvent exercer que dans leur spécialité. Et ce n'est qu'après les Croisades, qui donnent aux Francs l'occasion d'apprendre ce qui se passe chez les musulmans, qu'on bâtira en Europe des hôpitaux réservés aux malades, au lieu des hospices qui recueillaient indistinctement voyageurs, enfants abandonnés, infirmes et miséreux au milieu de ceux qui souffraient d'une infection.

 

L'Hôtel-Dieu de Paris sera un des premiers. Par des témoignages du temps, on sait que les malades y étaient couchés dans la paille, les pieds des uns près de la tête des autres, enfants, vieillards, femmes et hommes mêlés. Une femme accouchait à ôté d'un typhique, un nourrisson se débattait dans des convulsions à côté d'un tuberculeux qui crachait. Les infirmiers circulaient avec une éponge imbibée de vinaigre devant la bouche, à cause de l’odeur pestilentielle. Les cadavres restaient longtemps au milieu des malades avant d'être emportés, tout cela dans un nuage de mouches. Nous avons vu plus t comment étaient tenus les hôpitaux Baghdâd...

 

Ar-Razi, médecin-chef de l'hôpital du plus grand établissement de cette ville, mourra en laissant l'œuvre énorme que nous avons mentionnée, celle que Louis XI voulut lire, faite de toutes les observations recueillies pendant des dizaines d'années et des traitements qu'il avait conçus. Sa sœur Chadicha ayant gardé ces manuscrits dans des nombreux coffres, un vizir du Sultan les lui rachètera, réunira tous les médecins qu'ar-Razi a formés et les chargera de classer tout cela. Toutes les maladies y sont décrites : la malaria, le cancer, la coxalgie, et cent autres, montrant que la médecine de Baghdâd est aussi bien informée que la médecine moderne. 

 

On y trouve un Traité de la rougeole et de la variole, alors qu'en Occident, on voit dans ces affections épidémiques des fléaux divins. Ar-Razi a expérimenté un nombre extraordinaire de médicaments en utilisant pour cela des chiens et des singes. Il professe qu'un médecin doit soigner jusqu'au bout les incurables, en leur laissant ignorer la gravité de leur mal, afin de les aider à lutter. Le grec Hippocrate, lui, vénéré pourtant comme un des fondateurs de la médecine, déclarait que « celle-ci exige qu'on ne s'approche pas de ceux que la maladie a déjà vaincus, car elle est impuissante... »

 

On reconnaît à cette phrase malheureuse l'esprit philosophique des Grecs, qui va être la cause des erreurs dans laquelle la médecine occidentale va s'enfoncer, avant d'être victime de la religion. En effet, Hippocrate s'est empressé à adopter la théorie d'Empédocle sur les quatre éléments, puisqu'il faut bien adopter une théorie. Il décide en conséquence que « le corps humain est composé de quatre humeurs, le sang, la pituite, la bile et l'atrabile, et que Ta maladie résulte d'une altération des proportions harmonieuses du mélange de ces quatre éléments ».

 

C'est découvrir la vérité avant de la chercher par des expériences. Les chercheurs musulmans, eux, n'adoptent aucune théorie. Ils préfèrent observer les malades, analyser leurs urines, et les interroger longuement. Ils découvrent petit à petit la vérité, et noircissent des milliers de pages de papier de leurs observations. Car ils ont le papier, qui n'existe pas en Occident, et qui facilite grandement le travail des étudiants et de leurs maîtres. Comment faire des études sans papier ?

 

Grâce à la méthode expérimentale que l'Occident ne découvrira qu'au XIXème siècle avec Pasteur et Claude Bernard, le médecin arabe Ibn al-Nafis découvrira et prouvera la circulation du sang quatre cents ans avant l'Anglais Harvey, qui établit en 1616 que le sang circule dans les poumons et dans tout le corps, poussé par le cœur.

 

Né en 1210, Ibn al-Nafis était le médecin chef de l'hôpital Al-Nassir du Caire, et il enseignait également la grammaire, la logique, la philosophie et le droit.

C'est en pratiquant la dissection qu'il démontra que les idées du Grec Galien sur la circulation du sang, qui devaient faire autorité en Europe jusqu'à William Harvey, étaient fausses. « Le sang pénètre dans le poumon pour s'y alimenter en air, écrit Ibn al-Nafis, et non pas pour nourrir le poumon... »

 

Mais les ouvrages d'Ibn al-Nafis furent ignorés en Occident jusqu'à ce qu'un jeune médecin égyptien, faisant ses études en Allemagne de nos jours, ne les retrouve.

 

« Si profond que soit notre respect pour Galien, écrivait déjà Abd el-Latif, médecin du sultan Salah ed-Din, celui qui reprit Jérusalem aux croisés, nous préférons en croire nos propres yeux... »

 

C’est pour avoir appliqué cette règle que les chirurgiens arabes du temps des Croisades pratiquent l'anesthésie sur le champ de bataille en utilisant un mélange de haschich, de jusquiame et de vesce qui endort les opérés. C’est par elle qu'ils établissent que ce sont les contractions de l'utérus qui expulsent le nouveau-né du ventre de la mère, alors qu'on croyait jusque-là que la naissance se faisait toute seule.

 

Ali Ben Abbas, qui fait cette découverte, écrit en même temps un traité sur les abcès de l'utérus et sur le cancer de la matrice. Dix siècles avant Darwin, il avance que les espèces s'améliorent par la sélection naturelle. C'est pour s'en remettre à l'expérimentation et non pas au dogme, qu'Ar-Razi différencie la goutte du rhumatisme ; qu'Ibn Sina guérit les paralysies de la face, après avoir distingué la pleurésie de la pneumonie et de la névralgie intercostale ; qu'At Tabarit (connu sous le nom d'Al Natili ) découvre le sarcopte de la gale ; qu'Ibn Sina révèle le caractère contagieux de la tuberculose pulmonaire, et le danger que courent les phtisiques en s'exposant au soleil ; que Masaoueih, au IXe siècle, rédigera un traité de la lèpre, un mal qui n'est pas un châtiment divin, dit-il, mais une maladie contagieuse. 

 

C'est par l'expérimentation que les médecins arabes en sont venus à vacciner les enfants contre la variole, depuis les temps préislamiques, en prélevant du pus d'un variolique proche de sa guérison. Ils l'inoculaient dans la paume de la main, entre le pouce et l'index. Les chrétiens devront attendre l'Anglais Jenner, en 1798, pour apprendre qu'on peut s'immuniser contre la redoutable «petite vérole », qui avait emporté le roi de France, Louis XV, après des millions d'autres Européens.

 

Et la peste, la hideuse peste qui a plusieurs fois ravagé et dépeuplé l'Europe ? En 1348, le célèbre écrivain et humaniste Boccace, l'auteur du "Décaméron", est conseiller municipal à Florence au moment où l'épidémie décime la population de la ville. Il rédige pour le prince un rapport qui commence par ces mots : « C'est en châtiment de leurs actes impies que la juste colère de Dieu a frappé les mortels. Aucune science, aucune initiative humaine n'y peut porter remède... » C'est bien là la doctrine officielle, qui interdit toute science. 

 

Cependant la même année, l'Andalou Ibn al-Khatib, historien, médecin et vizir du sultan de Grenade, écrit un traité de la peste dans lequel il explique froidement et en détail comment se fait la contagion (par le malade et ses déjections, ou un objet qu'il a touché) et comment elle arrive par les voyageurs qui débarquent à un port, venant d'une région déjà atteinte par le mal. Toujours en 1348, alors que la même peste sévit aussi à Montpellier, un professeur de l'Université chrétienne de cette ville déclare, lui, que la contagion se fait par le regard du malade. Il suffit donc, ajoute-t-il, de bander les yeux de celui-ci pour pouvoir le soigner sans danger...

 

 

 

 

Cependant, à Venise, la république marchande où on est en contact avec les Orientaux depuis longtemps, on préfère demander à des médecins arabes de venir prendre en main la protection de la cité contre la propagation de l'épidémie.

Bien entendu, la chirurgie, en pays musulman, est à la hauteur de la médecine proprement dite, c'est-à-dire brillante, alors que dans la chrétienté on reste dans l'obscurité.

 

Ambroise Paré, le fameux chirurgien français qui devait acquérir son expérience sur les champs de bataille d'Italie, mit au point la ligature des artères. Grande découverte, qui date de 1552, au temps de François Ier, qui sut protéger ce praticien habile, qui n'était pas passé par l'université. Mais, cette ligature des artères, l'Andalou Aboul Quasim, remarquable obstétricien, la pratiquait couramment et l'enseignait à ses élèves avant l'an 1000.

 

Veut-on encore d'autres exemples de la richesse ancienne de la médecine des Arabes ? L'accoucheur autrichien Walcher imagina un jour la position qui porte son nom, comme étant la meilleure dans la plupart des actes d'obstétrique. Un autre grand chirurgien allemand, Trendelenburg, montra que la position qui porte son nom encore aujourd'hui était la plus favorable à la pratique de toutes les opérations à faire au-dessous de l'ombilic. Walcher est mort en 1935, Trendelenburg en 1924. Mais Aboul Quasim, qui avait découvert et consigné ces deux positions dans son traité de chirurgie est mort, lui, en 1013... Mille ou cinq cents années d'avance : telle est la «performance» de la chirurgie et de l'obstétrique pratiquées par ces médecins qui n'ont pas l'esprit troublé par un dogme ou la crainte d'une inquisition.

 

Comme toutes les sciences sont cousines, cette médecine et cette chirurgie ont entraîné à Baghdâd comme au Caire le développement d'une pharmacopée considérable, où, l'on trouve tout l’héritage indien, voire chinois. Cette pharmacie arabe suscite l'activité de nombreux chimistes qui cherchent avec passion, et trouvent. La pharmacie développe donc à son tour une chimie qui est aussi efficace que le reste. La chimie entraîne la physique. Alambic, alcool, alcali, aldéhyde, amalgame, aniline, élixir, borax, talc, etc. : des centaines de mots arabes passés dans la langue d'aujourd'hui en témoignent. Autant d'appareils et de produits découverts par les chercheurs qui travaillaient pour les hôpitaux. Les sirops, les dragées et les pilules (dorées à l'or et à l'argent par Ibn Sina) furent inventés par Ar-Razi qui dirigeait une importante équipe de pharmaciens à Baghdâd. Les verriers syriens inventèrent les cornues et les appareils de distillation, qu'ils exportèrent partout. Ar-Razi découvrit, grâce à eux, l'acide sulfurique, distilla le vin pour faire de l'alcool et pour réaliser l’épuration de l'eau.

 

Tout cela, l'Occident finira par en bénéficier. Plus tard... Seuls l'Anglo-Saxon Roger Bacon (mort en 1292) et l'Espagnol Arnaldo de Villanueva puisèrent à la source arabe et utilisèrent la méthode expérimentale qui avait permis aux savants musulmans de progresser. Mais Bacon dut faire de nombreuses années de prison au sein de l'ordre des franciscains auquel il appartenait, condamné par ses frères pour son indépendance d esprit, qui leur paraissait sentir le soufre.

 

Cette disponibilité « tous azimuts » des princes, des lettrés et des savants arabes pour tout ce qui relève de l'intelligence sera la cause d'un autre grand succès de la science orientale ancienne : le grand bond en avant dans les mathématiques. En l'an 773, un Indien se présente à Baghdâd, à la cour du calife Al-Mansour. Il se dit astronome et se nomme Kankah. Il déclare qu'il connaît à fond la méthode de calcul appelée "Sind hind" en usage dans son pays. Les Arabes savent que les Indiens utilisent pour leurs calculs mathématiques et astronomiques des chiffres bien plus pratiques que ceux qu'eux-mêmes connaissent, et que tout le monde a hérité des Grecs. Al-Mansour ordonne à un des savants qui l'entourent de transcrire et traduire l'ouvrage que colporte ce Kankah et qui n'est autre que le Sindhant de l'astronome Brahmagupta.

 

Neuf chiffres, plus le zéro (cette géniale trouvaille), c'est le secret de l'arithmétique indienne, qui va conquérir le monde parce que le calife Al-Mansour a aussitôt compris quel formidable avenir ces signes indiens ouvrent à toute la science des nombres, à l'algèbre comme à la géométrie.

 

En quelques minutes, l'ouverture d'esprit d un prince musulman et de ses conseilleurs sur les bords de l'Euphrate va décider d'un progrès des connaissances humaines, rendre possible tout l'édifice scientifique à venir, sur lequel l'Occident bâtira plus tard le progrès industriel. Mais pour l’heure, l'Occident aveuglé par le dogmatisme qui pèse sur lui attendra quatre siècles avant de comprendre, et il n'acceptera ces chiffres "arabes" qu'après un long combat de retardement mené par les fanatiques des chiffres romains.

 

C'est un marchand de Pise, ville d'Italie, habitué à commercer avec les Arabes à travers la Méditerranée, qui va faire ce cadeau à l'Europe chrétienne. Le jeune Pisan Leonardo Bonnaci rejoint un jour à Bougie, en Algérie, son père qui y tient un comptoir d'import-export, comme on dit aujourd'hui, au milieu des "infidèles". Car les Pisans voyagent dans toute la Méditerranée et les "infidèles" sont nombreux à Pisé, qui a donc déjà ses immigrés. Le jeune Leonardo est enthousiasmé par les neuf chiffres arabes et ce zéro que son père utilise dans les comptes qu'il établit pour les douanes algériennes. Le zéro est l'abstraction irremplaçable qui permet tout l'édifice de l'arithmétique, le cadeau majeur de la pensée indienne à l'humanité. Avec les chiffres romains, on ne peut faire grand-chose d'autre que des additions et des soustractions. Avec ceux-là on peut tout faire !

 

Leonardo se met à l'école du "prof de maths" local, Sidi Omar. Il apprend avec ravissement à calculer les puissances, à faire des fractions, à extraire des racines, à résoudre des équations différentielles ou intégrales. Mêlant le commerce à l'étude, il se rend partout chez les Arabes, en Syrie, à Tunis, au Maroc, au Caire, où il se gorge de la science mathématique qui y fleurit. Il a 23 ans. Il rédige avec tout cela son "Liber abaci", un super-manuel de mathématiques qui va séduire l'empereur allemand Frédéric II, roi de Sicile, un pays repris pas les armes aux musulmans et où on continue de cultiver la science arabe (et à entretenir des harems...). 

 

Leonardo se rend à Palerme, à la cour de Frédéric, où il stupéfie par ses dons les savants chrétiens et musulmans qui y vivent en bonne intelligence sous l'autorité de ce souverain éclairé et réfractaire au racisme. Et en commençant par l'Italie, l'Occident finira par adopter les neuf chiffres et le zéro, qui secoueront enfin la science mathématique endormie depuis les Grecs.

 

Y a-t-il un domaine où les Arabes n'étaient pas les meilleurs dans ces temps anciens ou les Francs les découvrirent en venant leur faire la guerre pour leur prendre la ville sainte de Jérusalem ?

 

Nous avons déjà parlé du papier que le calife Al-Mansour avait adopté, venant des Chinois, et répandu partout. En Europe, il engendrera la découverte de l'imprimerie, ce qui n'est pas rien ! Et ce n'est pas tout : en revenant de la Croisade, le sire Pierre de Maricourt, curieux des choses maritimes, révèle à la France, en 1269, l'existence d'une autre merveille : la boussole à bord des navires arabes.

 

Les Chinois connaissaient l'aiguille aimantée, mais les navigateurs arabes l’avaient domestiquée.

 

Flavio Gioja, un capitaine d'Âmalfi, ville maritime proche de Naples, la perfectionnera trente ans plus tard pour en faire l'instrument efficace encore utilisé aujourd'hui.

 

Après la boussole, c'est l'usage de la poudre à canon que les guerriers d'Occident vont encore apprendre des Arabes. Dans la seconde moitié du XIIème siècle, l'historien militaire Hassan ar-Rammah décrit les projectiles utilisés par les troupes musulmanes comme « des œufs qui se propulsent et brûlent, qui partent en crachant du feu avec un bruit de tonnerre ».Il s'agit de fusées qui s'abattent sur les chevaliers et les archers du roi saint Louis « piégé » devant Tunis au cours de la 7e Croisade.

 

Du côté chrétien, le chroniqueur Villehardouin, correspondant de guerre, décrira les affres de ceux qui sont soumis à ces tirs effrayants, comparables au feu de l'enfer... En effet, les ingénieurs militaires arabes se servent de la poudre, inconnue en Occident, pour faire des fusées.

 

Ils vont bientôt faire des canons. Les combattants chrétiens de la « Reconquista » qui luttent pour chasser les Maures d’Espagne se trouvent soudain face à des pièces d'artillerie qui crachent des boulets dans leurs rangs. C'est à la bataille de Baza en 1325. Puis de nouveau en 1331 à Alicante et en 1342 à Algésiras, tout au sud de la péninsule ibérique. Là, ce sont des Anglais qui essuient le feu des pièces musulmanes. Quatre ans après, en 1346, ils ont compris la leçon et fabriqué en hâte une artillerie à leur tour, avec laquelle ils écraseront la chevalerie française à Crécy...

 

Le tonnerre de ces canons arabes a-t-il réveillé l'Occident ? L'a-t-il, en l'obligeant à chercher des aciers toujours plus durs pour faire la guerre, mis sur la route de la révolution industrielle où l'Europe au XIXe siècle redeviendra le modèle des nations ? Quoi qu'il en soit, la leçon que nous donnent les brillantes performances de la pensée scientifique chez les musulmans des siècles passés est claire. Elle nous dit que toute dictature d'un dogme éteint la science, alors que la liberté de pensée la fait fleurir. 

 

Elle nous dit aussi qu'il n'y a pas de races inférieures, et que chaque race d'hommes a beaucoup à apprendre des autres. Elle nous dit encore que tous les hommes doivent se donner la main, et se prêter leurs livres pour œuvrer ensemble au bien commun, en usant le moins possible de cette poudre à canon dont l'invention, après tout, n'était pas indispensable.

 

D'après le Livre : Le Soleil d'Allah Brille sur l'Occident

Sigrid Hunke

Par Mehdi - Communauté : Histoire
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Lundi 3 janvier 2011 1 03 /01 /Jan /2011 15:09

À l’instar de leurs rivaux marinides, les Abdelwâdides (appelés également Zayyânides en référence à Zayyân, père de Yaghmurâsan fondateur de la dynastie), sont issus de tribus zénètes nomades qui se déplacent, au XIIe siècle, dans la partie ouest du Maghreb central. Fidèle au pouvoir central almohade, l’un des chefs des Abdelwâdides, est investi par le calife al-Ma’mûn comme gouverneur de Tlemcen en 1227. En 1236, le pouvoir tribal échoit aux mains de Yaghmurâsan, qui ne tarde pas à afficher ses velléités d’indépendance.

 

 

Dès 1240, il cesse de reconnaître le califat almohade et se pare du titre d’émir des musulmans, jadis adopté par les Almoravides. Pour affermir son pouvoir, Yaghmurâsan doit faire face à un climat hostile : non seulement il affronte les Almohades désireux de recouvrer leur autorité sur Tlemcen, mais résiste aux ambitions de ses voisins hafsides. La rivalité durable avec les Marinides se cristallise un temps autour du contrôle du port caravanier de Sijilmâsa. Sous les successeurs de Yaghmurâsan, cette rivalité fait vaciller le pouvoir ‘Abdelwâdide à plusieurs reprises.

 

 

Entre 1299 et 1307, les Abdelwadides se retranchent à Tlemcen qui résiste à un long siège marinide. Au sortir de cette épreuve, Abû Hammû Ier (1308-1318) et son fils Abû Tâshfîn (1318-1337), engagent une politique de consolidation du pouvoir abdelwâdide et étendent leur pouvoir sur le territoire des tribus zénètes des Tûjîn et des Maghrâwa dans la vallée du Chélif et de ses environs. Tlemcen retrouve son éclat et bénéficie grâce à sa situation centrale au Maghreb, des richesses du commerce transsaharien. Les relations extérieures établies avec l’Aragon et Majorque renforcent la position régionale des Abdelwadides, notamment face à des Hafsides en crise. Les rivalités avec les Marinides mettent fin à cette embellie : Tlemcen tombe ainsi aux mains d’Abû l-Hasan en 1337, les Marinides, sans pouvoir s’y établir durablement, la réoccupent périodiquement notamment en 1352, 1360 et 1370. Sous Abû Hammû II (1359-1389), monarque cultivé, né et élevé en al-Andalus, le pouvoir ‘abdelwâdide retrouve un peu de son éclat.

La dynastie se maintient ensuite difficilement, résistant aux tentatives d’expansion marinides et hafsides (au XVe siècle), sans parvenir toutefois à établir un pouvoir central fort, triomphant des dissensions tribales internes.

 

http://www.monalgerie.net/ville/image/tlemcen/mansourah.jpg                                                         Mansourah - Tlemcen - Algérie

 

 

L’art abdelwâdide nous a laissé quelques réalisations modestes, principalement situées dans la capitale Tlemcen. Ainsi, plusieurs oratoires sont édifiés notamment à proximité de mausolées de saints personnages. La mosquée Sîdî Abû l-Hasan, dédiée à un savant de Ténès, est fondée en 1296 et la mosquée d’Awlâd al-Imâm (1310), toutes les deux de dimensions réduites, sont dépourvues de cour centrale. La salle de prière est composée de nefs perpendiculaires au mur de qibla. La mosquée Sîdî Ibrâhîm, construite sous Abû Hammû II, adopte un plan similaire aux deux précédentes, mais avec une cour centrale bordée d’une galerie prolongeant les nefs de la salle de prière. Le mihrâb est précédé par une coupole côtelée. Les bâtiments sont couverts de charpente en bois, aménagée parfois, comme dans le cas de l’oratoire de Sîdî Abû l-Hasan, selon les techniques andalouses des plafonds artesonados.

 

Si les Abdelwâdides n’ont pas construit beaucoup de nouvelles mosquées, ils ont apporté leur soin à l’entretien, la restauration et l’agrandissement d’édifices préexistants. Ainsi, plusieurs mosquées du territoire zayyânide sont dotées de minarets. C’est probablement à Yaghmurâsan qu’on doit les minarets de deux mosquées de Tlemcen : la grande mosquée et celle d’Agadir. Dans les deux cas, les minarets sont élevés selon le modèle almohade, dont le prototype est le minaret de la mosquée de la Qasba à Marrakech. Les tours carrées sont coiffées d’un lanternon, et les décors de reliefs de brique, dessinent le réseau losangé qui orne le corps du minaret. La présence d’un panneau de réseau losangé est observée dans d’autres cas, comme à Nédroma, ou dans les minarets des oratoires d’Abû l-Hasan et de Sîdî Ibrâhîm à Tlemcen. Le réseau losangé, marque typique de l’héritage décoratif almohade, est pourtant absent dans les minarets des mosquées d’Awlâd al-Imâm et du Méchouar à Tlemcen, où les façades de la tour sont décorées par un panneau rectangulaire meublé d’arcatures entrelacées.

Les souverains abdelwâdides ont édifié plusieurs madrasas, malheureusement toutes disparues. La première est due à Abû Hammû Ier qui commandite vers 1310 la construction de la madrasa des Awlâd al-Imâm, à l’honneur de deux savants de la région de Ténès. Vers 1327, est construite al-Tâshfîniyya, bâtie par Abû Tâshfîn, et implantée dans la proximité immédiate de la grande mosquée de Tlemcen. Restaurée plusieurs fois, notamment au XVe siècle, du règne d’Abû l-‘Abbâs b. Mûsâ (r.1430-1461), elle est démolie en 1873 pour la construction de la mairie. Son plan et plusieurs fragments de sa décoration nous sont connus : le monument est organisé selon deux axes perpendiculaires, l’un reliant les deux entrées monumentales, l’autre, traversant le mihrâb de la salle de prière. La cour centrale, de forme rectangulaire, est entièrement entourée de galeries. La salle de prière, présente une disposition originale : elle est précédée par une galerie ornée d’une vasque. À l’intérieur, l’oratoire se divise en trois parties : un secteur central couvert par une coupole est délimité de part et d’autre par un espace rectangulaire ; l’un des deux secteurs latéraux aurait eu une vocation funéraire. Une dernière madrasa zayyânide, al-Ya‘qûbiyya, est construite sous le règne Abû Hammû II.

 

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 Mosquée de l'époque des Abd al Wadides (ou Zianides)

 

Parallèlement au développement du culte des saints, l’architecture maghrébine post-almohade est caractérisée par l’intérêt accordé aux établissements funéraires. Ainsi, quelques qubba-s funéraires d’époque ‘abdelwâdide nous sont parvenues. La qubba de Sîdî Marzûq, datant probablement du règne de Yaghmurâsan, est située à l’angle sud-ouest de la grande mosquée de Tlemcen. L’accès au mausolée se fait par le biais d’une anti-chambre ; l’espace funéraire est coiffé d’une coupole à huit pans. La qubba de Sîdî Ibrâhîm, construite par Abû Hammû II, est précédée par une cour à ciel ouvert ; la chambre funéraire, couronnée également d’une coupole à huit pans, est richement décorée par des panneaux sculptés sur plâtre comportant de longues inscriptions coraniques.

La fin de la dynastie abdelwâdide est aussi mouvementée que le premier siècle de son histoire. Affaiblis par leurs dissensions internes et par la forte emprise des tribus arabes nomades, les ‘Abdelwâdides sont réduits à la suzeraineté des Espagnols d’Oran (1509), puis des Turcs d’Alger (1517). Soumise un temps aux Saadiens, Tlemcen est définitivement occupée par les Turcs en 1550, mettant ainsi fin, définitivement, au pouvoir abdelwâdide.

Y. B.

 

Qantara


Par Mehdi - Communauté : Passion Histoire
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Mercredi 17 novembre 2010 3 17 /11 /Nov /2010 01:25

Au VIIIe siècle, le calife omeyyade, Al Walid Ier, décidait de construire, à Damas, une mosquée qui surpasserait toutes les autres en grandeur et en magnificence. On choisit de la bâtir sur le site où s'étaient successivement dressés un temple romain voué à Zeus et une église chrétienne. Les mosaïques de verre à fond d'or, aujourd'hui détruites en grande partie, constituaient un décor enchanteur.

 

http://www.visoterra.com/images/original/mosquee-des-omeyyades-visoterra-26684.jpg

 

« Personne ne devrait désirer plus ardemment le Paradis que les gens de Damas en raison de la beauté dont leur mosquée leur offre le spectacle. » Ainsi un visiteur de Damas, un pèlerin sans doute, résume-t-il en une phrase l'éblouissement dont étaient saisis ceux qui voyaient la grande mosquée des Omeyyades. Elle avait été édifiée sur l'emplacement d'un lieu de culte voué à la vieille divinité araméenne Hadad.

Puis, l'Empire romain étendant ses frontières, Zeus damascain remplaça Hadad. L'empereur Julien n'hésitera pas à déclarer que Damas était la « véritable ville de Jupiter » comme en témoignaient l'éclatante beauté de ses cérémonies et la grandeur de ses temples. Il n'en subsiste plus, dans les souks, que ce que l'on appelle improprement l'arc de triomphe, l'une des entrées de la première enceinte du temple de Zeus.

Le triomphe du christianisme voit s'interrompre sous le règne de Théodose (379-395), les cultes païens. Au centre dutemenos – aire sacrée – où s'élevait autrefois le temple païen, une église surgit, consacrée très tardivement à saint Jean-Baptiste. Il n'en reste aujourd'hui aucun vestige.

Puis la vague musulmane déferla sur le Moyen-Orient. La dynastie des Omeyyades s'installa à Damas en 661. Une mosquée s'éleva dans l'enceinte du temple, sans que l'on sache exactement si elle occupait une partie de l'église chrétienne ou si deux sanctuaires distincts existaient, l'un pour les chrétiens, l'autre pour les musulmans.

Accédant au gouvernement d'un empire puissant, dont l'islam avait définitivement pris la tête, le calife omeyyade Al Walid Ier décida en 705 la construction d'un des plus impressionnants chefs-d'œuvre de l'architecture musulmane. Il entreprit de raser tous les édifices à l'intérieur de l'ancien temenos, ne conservant que le mur d'enceinte du temple et les tours d'angle sur lesquelles s'élèveront plus tard deux minarets. Construction éclatante, inédite, dessinant par ses formes et ses matériaux le prototype de la mosquée arabe, elle est le second en date des sanctuaires religieux musulmans après la coupole du Rocher de Jérusalem qui vit le jour en 691. Mais c'est le premier qui corresponde vraiment aux nécessités du rituel musulman. Les Omeyyades avaient doté Damas, leur capitale, d'édifices à la hauteur du prestigieux empire qu'ils gouvernaient. L'année 750 vit leur chute, et leur remplacement par les Abbassides qui choisirent Bagdad pour capitale. Damas redevint simple centre régional du monde musulman.

 

Jardin ou Paradis, l'énigme des mosaïques

Le bâtiment qui s'offre aujourd'hui au regard du visiteur n'est plus celui dont Al Walid entreprit la splendide édification. Incendiée plusieurs fois, pillée par les Mongols, restaurée, reconstruite plus souvent avec la ferveur du croyant qu'avec le talent de l'artiste, la mosquée n'est plus maintenant que l'ombre de sa splendeur passée, et pourtant, elle est encore de ces hauts lieux où la majesté et la grandeur sont omniprésentes.

Pour respecter la tradition, le visiteur de déchaussera, les femmes se vêtiront d'une longue robe noire, évitant par là de troubler la sérénité de ces lieux très saints de l'islam. Dès la porte de Bab Al Ziyada c'est le choc. L'immense perspective de la cour centrale et le splendide décor de mosaïques de verre à fond d'or attirent le regard et forcent l'admiration. Al Walid avait voulu par cette décoration rivaliser au plus haut degré avec les merveilleux édifices byzantins de son époque. Il y était parvenu. Le témoignage d'Af Safi – fin du VIIIe siècle – le confirme : « Les merveilles du monde sont au nombre de cinq […] La quatrième merveille, c'est la mosquée de Damas avec les sommes énormes qui lui ont été consacrées. La cinquième est le marbre veiné et les mosaïques qu'on y trouve et qui n'ont nulle part ailleurs leurs semblables. On dit que toutes ces plaques de marbre sont ajustées les unes aux autres et la preuve en est que si on les soumettait au feu, l'ensemble fondrait. »

Ces mosaïques ne subsistent maintenant que dans de rares endroits, après que la mosquée fut presque entièrement consumée par le feu en 1893. La restauration entreprise par le gouvernement turc d'alors put sauver à peine un quart du décor primitif. C'est sur une superficie de plus de 4 500 mètres carrés, selon le professeur Creswell, que se développait ce magnifique décor. Selon la tradition, le calife aurait appelé des artistes de Constantinople, plus vraisemblablement, des artisans syriens chrétiens, connus depuis l'époque byzantine.

Que représentent ces mosaïques ? Que représentent ces jardins, ces palais et ces villes ? Les splendeurs de la Ghouta de Damas ? La transposition dans l'esprit de l'islam de décors bien connus de l'architecture civile romano-byzantine ? Une vision du paradis tel que pouvaient se le représenter des nomades venus du désert brûlant, comme l'ont pensé beaucoup de visiteurs au cours des temps ? Nul ne le saura.

 

 

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Dans la cour un curieux édicule attire notre regard : c'est ce que les Damascains appellent Bayt al Mal, ou le trésor. En fait, l'origine et la destination de ce petit édifice restent mystérieuses. Certains historiens ont même pu émettre l'hypothèse qu'il s'agit là d'un édicule qui aux époques byzantines servait d'habitation à l'un de ces reclus dont la Syrie était si abondamment pourvue. Ce bâtiment construit à la manière byzantine, par assises alternées et de pierres et de briques, fut utilisé à l'époque omeyyade pour entreposer le trésor de l'État. Une tradition locale prétendait au début du siècle que lors de la prise de la ville, les musulmans y avaient emmuré les manuscrits chrétiens. En 1903, pour la première fois, une mission archéologique fut chargée de l'inspecter et ne trouva, parmi plus de cent cinquante sacs, que de vieux documents insignifiants dévorés par les rats.

De l'extérieur, lorsque le regard se dirige vers la salle de prière, on découvre au centre un fronton typiquement byzantin. Pendant très longtemps on a cru que l'église chrétienne dédiée à saint Jean-Baptiste était restée intacte du moins dans ses grandes lignes et qu'Al Walid n'avait fait qu'en changer la décoration. Des enquêtes récentes ont démontré qu'il n'en était rien.

En entrant, dans la salle de prière, magnifique espace où trois immenses nefs parallèles au mur de Qibla peuvent accueillir les fidèles, le charme se rompt. Cette partie, totalement détruite par l'incendie de 1893, n'offre plus au visiteur qu'une fidèle reconstitution architecturale de ce qui fut l'une des premières grandes mosquées de l'islam. Ont disparu à jamais les décors de mosaïques, les riches lambrissages de marbres antiques, les colonnes et les chapiteaux corinthiens.

L'élément le plus frappant de la salle de prière est le vaste transept central surplombant l'axe du mihrab qui comportait autrefois une coupole en bois. Celle-ci brûla en 1069 et fut reconstruite en pierre par le sultan seldjoukide Malikcha. Détruite à nouveau en 1893, elle n'est plus aujourd'hui que l'ombre d'elle-même.

Curieusement, à deux pas du mihrab se dresse un édifice à coupoles semblable à un tombeau, où les musulmans vénèrent la relique du chef de saint Jean-Baptiste. La trace de ce monument remonte à l'origine de la mosquée elle-même. La vénération du précurseur Jean-Baptiste par les musulmans n'a rien de surprenant. En effet, ben Yaya, comme le nomme l'islam, est associé dans le message coranique à la personnalité de Jésus, dernier grand prophète avant Mahomet. Quant à l'authenticité de ces reliques, elle est plus que douteuse.

Avant de quitter la salle de prière, le visiteur pourra admirer six fenêtres donnant vers la rue, fermées par des grilles de marbre, qui datent de la construction initiale et sont les plus anciens exemples islamiques d'entrelacs géométriques.

En sortant de la salle de prière et en longeant le portique est de la mosquée, l'atmosphère devient tout à fait différente de ce que l'on rencontre ordinairement en Syrie. Les hommes tous barbus, les femmes toutes de noir vêtues ont ce visage grave et sévère propre aux musulmans chiites. Ils prient près d'un oratoire, le Mashad al Husayn, installé dans la muraille même de la mosquée. C'est là qu'est vénérée la tête d'Husayn, le petit-fils du prophète. Cette vénérable relique ramène au plus ancien temple de l'islam, au moment où la prétention à diriger la communauté des croyants entraîna une guerre fratricide entre les partisans (chiites) d'Ali et les compagnons du prophète désireux de garder à leur profit son héritage politique et religieux.

 

Un lieu de culte pour tout l'islam

Cette lutte prit fin après la bataille de Kerbala. Husayn, le propre petit-fils de Mahomet, fut tué et sa tête tranchée, mettant fin pour longtemps aux prétentions Alides à la préséance dans l'islam et assurant aux Omeyyades un avenir politique plus serein. Lorsque les combattants revenant de la bataille présentèrent la tête d'Husayn au calife Yazid celui-ci ne put que regretter cette fin tragique et déclara avoir pardonné au rebelle. Mais le mal était fait. Ce crime a peut-être contribué à la chute de la dynastie omeyyade. Cette relique fait de la mosquée de Damas l'un des grands centres de pèlerinage chiite. Elle explique, entre autres, la venue à Damas de nombreux Iraniens. C'est aussi un lieu de dévotion très couru des musulmans sunnites qui vénèrent en Husayn le petit-fils du prophète et la victime d'une politique malheureuse.

Au sortir de ce tombeau à l'atmosphère lourde, et de nouveau dans la cour centrale, les yeux s'élèvent enfin vers les trois minarets qui surplombent l'édifice. Tout d'abord en plein nord ; c'est le minaret de la jeune mariée, le plus ancien. Il date de la fin du XIIe siècle, même si son origine remonte à l'époque omeyyade. Il servait de tour de surveillance contre les incendies. Dans l'angle sud-est, le minaret de Jésus fut reconstruit au XIVe siècle sur les vestiges de l'une des quatre tours d'angle de l'ancien temple romain où vécurent à l'époque byzantine de nombreux ermites chrétiens. Ce minaret est celui où selon une antique tradition locale, descendra le Christ à la fin des temps pour entonner la prière et combattre l'Antéchrist. Enfin, au sud-ouest, lui aussi établi sur une ancienne tour du temple, s'élève le minaret de Quatbay édifié en 1488 par le grand sultan mamelouk d'Égypte qui tenta de relever la mosquée après le terrible saccage de Tamerlan en 1401. Ce minaret illustre tout à fait l'art mamelouk où tout est sacrifié à l'aspect extérieur, le monument n'est plus que le support d'une décoration voyante, réalisée à l'aide de pierres polychromes, qui se déroule autour du fût polygonal, des balcons et des encorbellements.

La visite de la mosquée ne serait pas complète sans l'évocation rapide de ses nombreux trésors qui, sans y être intégrés, en forment comme un écrin : ces géants de l'islam que furent Nur-el-Din, Saladin et Baybars dorment aujourd'hui de leur dernier sommeil aux portes de l'édifice ; de nombreuses medersas ou écoles coraniques, édifiées particulièrement à l'époque ayyubide permirent à Damas de rester pendant tout le Moyen Âge un grand centre de la théologie sunnite. Enfin, des palais et particulièrement le palais Azem montrent que jusqu'à l'époque ottomane Damas fut un centre particulièrement riche de l'élégance et de l'art.

Christian Marquant
Septembre 1988
Par Mehdi - Communauté : Histoire
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Jeudi 30 septembre 2010 4 30 /09 /Sep /2010 15:07

               

 

 En 1449, lorsque le basileus Constantin XI Paléologue quitte Mystra en Morée pour succéder à son frère Jean VIII, Constantinople, la reine des villes, ne domine plus un vaste Empire. L'empereur peut à peine franchir les murailles de sa capitale et ses sujets ne peuvent gagner le Péloponnèse byzantin que sous la protection des galères latines. Le port est encore actif et fait vivre une cinquantaine de milliers d'habitants, dont des marchands latins. Sur l'autre rive de la Corne d'Or, Péra, colonie génoise, reçoit une grand part du trafic qui transite par le Bosphore.

Le vieil empire, qui avait survécu aux assauts des Arabes aux VIIe et VIIIe siècles, avait reculé depuis la fin du XIe siècle face aux Turcs. S'il avait finalement contenu la poussée des Seldjoukides, il n'avait pas résisté longtemps, affaibli par près de soixante ans d'occupation latine, aux attaques des tribus turcomanes. L'une de ces dernières, celle de l'émir Osman, s'était établie en Bithynie et n'avait cessé depuis de s'étendre aux dépens des chrétiens comme à ceux des autres émirs turcs. Les Ottomans avaient écrasé les Bulgares, les Serbes, les Grecs et s'étaient rendus maîtres des Balkans, à l'exception de la Morée. En Asie Mineure leur expansion fut plus lente et même un temps freinée par la défaite, en 1402, du sultan Bayezid face à Tamerlan.

Pour résister à un adversaire toujours plus redoutable, les Byzantins essayaient de s'allier à des émirs turcs encore indépendants ou de faire appel aux Latins, qui commençaient à s'inquiéter de l'avance turque en Europe au point que Vénitiens et Génois mettaient de côté leur traditionnelle rivalité. Cependant seule la papauté pouvait susciter une croisade de secours, mais elle souhaitait que fût rétablie au préalable l'Union des Églises, rompue depuis 1054. De plus les circonstances n'étaient guère favorables puisque deux des principales puissances de l'Occident, la France et l'Angleterre, étaient engagées dans une guerre que nous appelons guerre de Cent Ans. En 1438-1439, un concile tenu à Florence puis à Ferrare avait finalement abouti à l'Union des Églises, mais la croisade qui en résulta, conduite par le roi de Hongrie, désormais en première ligne face aux Turcs, fut écrasée à Varna en 1444. Tout espoir de nouvelle expédition était abandonné pour un long moment.

Les protagonistes

Pourtant, en 1451, une certaine sérénité s'empara des chancelleries occidentales. On venait d'apprendre la mort du redoutable sultan Mourad et la proclamation à Edirne/Andrinople, la capitale ottomane, de son fils Mehmet II. Ce jeune homme de dix-neuf ans, né d'une esclave turque, rassurait car son père, Mourad, après lui avoir confié le gouvernement de l'Empire à titre d'apprentissage, l'avait finalement renvoyé à Manisa, dans une province d'Asie Mineure. On attend donc peu d'initiative de la part de ce souverain inexpérimenté. De fait, le nouveau sultan confirme les traités signés par son père. Les ambassadeurs de Constantin XI sont bien accueillis et Mehmet II jure sur le Coran qu'il ne touchera pas au territoire byzantin.

Homme cultivé, il passe pour connaître le grec, l'arabe, le latin, le persan, l'hébreu. Cet homme pieux, n'était son goût pour l'alcool, était secret mais énergique. Sur le plan politique, il percevait parfaitement que l'Empire ottoman n'aurait pas atteint son équilibre avant d'avoir éliminé cette ultime trace de l'Empire chrétien d'Orient, toujours capable de susciter une croisade contre lui, sans compter que la possession d'un tel site stratégique sur le Bosphore accroîtrait la sécurité et la prospérité de ses États.

Si attaquer Constantinople constituait un objectif prioritaire, l'entreprise n'était pas sans danger car Mourad, qui avait déjà tenté, mais en vain, de s'en emparer, avait encore été arrêté par les formidables murailles de la ville. Un échec devant la vieille cité impériale pouvait entraîner des révoltes dans les provinces européennes et provoquer la désagrégation de l'Empire ottoman, qui avait déjà failli survenir après la défaite de Bayezid en 1402. Telle était la position de Khalil Pacha, principal conseiller de Mehmet II et ancien vizir de son père, qui était sans doute aussi payé par les Grecs pour modérer les ardeurs potentielles de Mehmet II. Ce dernier céda aux arguments de Zaganos, qui appartenait au cercle des proches du souverain, et le poussait à une action d'éclat qui assoirait son prestige, notamment dans l'armée.

Constantin XI, fils de Manuel II Paléologue et de la princesse serbe Hélène Dragash, était au contraire rompu aux affaires de l'État. Il avait gouverné le Péloponnèse, comme despote de Mystra, pendant que son frère Jean VIII régnait à Constantinople. Il avait pu mesurer la puissance de l'armée turque. Accompagné de Jean Cantacuzène, son meilleur général, il avait repris les derniers territoires latins du Péloponnèse, puis s'était aventuré jusqu'en Béotie, mais Mourad l'avait repoussé et les fortifications de l'isthme de Corinthe avaient été emportées par l'artillerie ottomane. Après avoir été couronné à Mystra le 9 mars 1449, Constantin avait gagné sa capitale sur des galères catalanes, laissant ses frères Thomas et Dèmètrios gouverner le Péloponnèse. Il administrait Constantinople avec l'appui du méga-duc (grand amiral), le fort riche Luc Notaras. En effet, si l'État byzantin était dans le plus extrême dénuement, de belles fortunes marchandes subsistaient dans des mains privées.

mehmet ii, sultan mehmet, mehmet 2, sultan mehmet 2

                                                                          Le conquérant de la future Istanbul.


Les préparatifs de Mehmet II

Constantin XI commet l'erreur de demander la rente annuelle que devait verser Mehmet II pour l'entretien du prince ottoman Orkhan, qui résidait à Constantinople et que l'empereur pouvait envoyer disputer le trône au sultan. Ce dernier, mécontent, tient un prétexte pour commencer les opérations. Il décide la construction d'une forteresse au plus étroit du Bosphore, Roumeli Hisar. Pour sa construction en quelques mois, des églises et des monastères furent détruits pour récupérer les matériaux. Mehmet fait ensuite décapiter les ambassadeurs de Constantin. Durant l'année 1452, trois canons sont établis à Roumeli Hisar pour obliger tout navire à s'arrêter. Un bateau vénitien, qui n'obtempère pas, est coulé ; son équipage, capturé, est décapité, sauf le capitaine, empalé. L'Occident comprend alors que le sultan n'est pas un pacifiste.

Le moment était bien choisi, car les principales puissances d'Occident étaient engagées dans des conflits. Il est bien tard pour réagir efficacement. Venise s'efforce de sauvegarder ses établissements en Méditerranée orientale. Gênes, aux prises avec une guerre locale, est également impuissante ; au reste, le podestat génois de Péra a pour instruction d'éviter un conflit avec les Turcs. Le pape Nicolas V est également sollicité, mais il est dépourvu de ressources militaires. Constantin XI promet toutefois de rendre effective l'Union des Églises décidée au concile de Florence/Ferrare. Isidore, ancien métropolite de Kiev et de toute la Russie, devenu légat pontifical, passe par Naples où il recrute deux cents archers aux frais du pape, puis gagne l'île de Chios, alors possession génoise, d'où il emmène l'archevêque Léonard. Tous deux arrivent à Constantinople le 26 octobre 1452.

La venue des prélats latins provoque une polémique car, si Isidore est plein de tact, Léonard veut faire arrêter les anti-unionistes. Si jamais la phrase de Luc Notaras « plutôt le turban turc que la mitre latine » n'est pas apocryphe, c'est au comportement de Léonard qu'il faut attribuer la mauvaise humeur du méga-duc. Luc Notaras, comme la majorité des dirigeants byzantins, n'était pas hostile aux Latins, puisque toute sa fortune était placée à Venise et à Gênes, dont il était du reste citoyen. Il avait envoyé sa fille aînée, Anne, à Venise pour qu'elle échappe au siège et administre ses biens. Gennadios Scholarios, le principal opposant à l'Union, exhorte ses concitoyens à ne pas abandonner la foi de leurs pères pour un secours matériel. Ce discours est plutôt mal reçu et le 12 décembre 1452, à Sainte-Sophie, une cérémonie prend place en présence de l'empereur et toute la cour, sauf quelques anti-unionistes, au cours de laquelle les décrets du concile de Florence sont lus.

Les forces en présence

Mehmet annonce publiquement son intention de s'emparer de Constantinople, car il a maintenant la maîtrise de la mer, ce qui avait manqué à ses prédécesseurs. La flotte, rassemblée à Gallipoli, entre dans la Marmara en février 1453. Préparée en Thrace, sous la surveillance personnelle du sultan, l'armée est sans doute forte de 80 000 hommes, plus des irréguliers, les Bachi-Bazouks, et comprend un corps d'élite, les janissaires – en turc, la « nouvelle armée ». Ils comptent plusieurs milliers d'hommes, recrutés de force parmi les populations chrétiennes mais élevés dans la foi musulmane et bien disciplinés. L'armée est bien équipée et dispose d'une artillerie qui devient efficace et répand constamment la terreur parmi les défenseurs durant tout le siège. En particulier, un ingénieur hongrois, Urbain, avait d'abord proposé ses services à l'empereur, qui avait décliné l'offre faute d'argent ; il s'était alors rendu chez le sultan, pour lequel il avait fondu un canon d'une puissance exceptionnelle, nécessitant soixante bœufs pour le tirer, capable de briser la fameuse muraille de Théodose. Le 5 avril 1453, Mehmet II arriva devant Constantinople avec les derniers détachements de ses troupes.

Dans le camp d'en face, les chrétiens ont un moral assez bas en raison du déséquilibre des forces, mais ils montrent beaucoup de courage et ne désertent pas chez l'ennemi. Les murs sont réparés grâce à la mobilisation financière des habitants. Ceux-ci n'espéraient pas de secours importants de l'Occident. Le Sénat vénitien décide d'envoyer deux navires portant quatre cents hommes chacun, que devaient suivre quinze galères. Le pape Nicolas, sur les fonds pontificaux, envoie trois bateaux génois, qui firent voile fin mars. À Constantinople, les Latins réunissent quelques navires. Parmi les Vénitiens présents à Constantinople, un chirurgien, Barbaro, nous a laissé le seul récit précis qui donne la chronologie du siège. Enfin Giovanni Giustiniani Longo, un Génois, vint se mettre au service de Constantin XI à la tête de neuf cents soldats bien armés. En tout, les défenseurs comptaient sur moins de cinq mille Grecs et deux mille étrangers.

 

                                               Intérieur da la basilique puis mosquée Sainte Sophie.

                                                               C'est aujourd'hui un musée.



Les péripéties du siège

Les premières escarmouches tournent à l'avantage des assiégés. Le 18 avril, après une canonnade, un assaut turc mené à trop petite échelle est repoussé. Deux jours plus tard, les trois navires génois du pape et un bateau impérial chargé de blé qui avaient passé le détroit des Dardanelles, non gardé, sont repérés et attaqués par toute la flotte turque. Le long affrontement est observé par les combattants des deux camps, mais les navires chrétiens, qui utilisèrent encore le feu grégeois, réussirent à passer, grâce à un coup de vent providentiel dans leurs puissantes voiles. Périrent une centaine de Turcs et vingt-trois chrétiens. Le sultan, furieux, réussit le surlendemain à faire passer plusieurs dizaines de navires au-dessus de Péra et à les faire pénétrer dans la Corne d'Or dont la chaîne tirée depuis Galata leur avait interdit l'accès. Le camp chrétien allait devoir déployer une partie de ses effectifs sur des remparts moins bien entretenus. Une tentative, le 28 avril, pour mettre le feu par des brûlots aux bâtiments turcs échoua, faute d'avoir su garder le secret.

La résistance des défenseurs se maintenait, en dépit de la funeste nouvelle que la flotte vénitienne de secours n'était pas en vue. Ils s'opposaient avec succès à toutes les tentatives pour miner la murailles, ensevelissant les malheureux sapeurs turcs par des contre-mines. Ils repoussèrent les tours de bois construites par les assaillants et en incendièrent certaines. Dans le camp turc, des signes de lassitude étaient perceptibles et certains murmuraient contre l'inexpérience du sultan. Celui-ci envoya le 23 mai un ambassadeur pour tenter d'obtenir la reddition de la ville épuisée. Devant le refus de Constantin, le sultan tint un conseil de guerre, le 27 mai, où s'opposèrent les points de vue de Khalil, partisan d'arrêter les opérations par crainte d'une croisade, et Zaganos partisan de l'assaut. Ce dernier l'emporta.

La prise de la ville et ses conséquences

Le 28 mai, le basileus, tous ses officiers, tous les chefs latins communièrent une dernière fois à Sainte-Sophie. L'assaut général fut lancé dans la nuit du lundi 28 au mardi 29 sur tous les fronts simultanément. Dans un premier temps, les murs et leurs défenseurs tiennent. Le combat le plus dur se déroule au Mésoteichon où le gros canon a abattu la muraille. Les premiers assaillants, les Bachi-Bazouks, sont repoussés avec de lourdes pertes. La seconde vague, composée d'Anatoliens, réussit à faire entrer trois cents des siens dans la brèche, mais ils sont abattus.

À l'aube, Manuel II lance ses janissaires contre les défenseurs épuisés ; les combats sont longs, car les troupes sont bien armées et disciplinées, et les défenseurs fatigués. Or deux événements décident du sort final : une petite porte, celle de Kerkoporta, n'était pas gardée, ce qui permit à des janissaires de pénétrer et la résistance fut soudain désorganisée par la grave blessure de Justiniani. Les défenseurs débordés quittèrent les murs et les Turcs pénétrèrent en masse, massacrant tout sur leur passage. Le basileus Constantin et les siens furent tués. Le pillage systématique de la ville, accompagné de nombreuses destructions, commença, mais ne dura guère plus d'une journée au lieu des trois jours réglementaires, faute de butin, et les habitants survivants furent réduits en esclavage. cinq mille défenseurs auraient péri et cinquante mille habitants auraient été pris. Une partie des Latins réussit à s'enfuir par mer, car les marins de la flotte turque avaient déserté leurs navires pour participer au pillage. Le sultan entra dans la ville conquise l'après-midi du 30 mai et se rendit à Sainte-Sophie, qu'il transforma en mosquée, accomplissant le rêve des musulmans depuis les premiers califes. Mehmet II complétera sa conquête des derniers territoires byzantins en s'emparant peu après de la Morée en 1460 et de l'Empire de Trébizonde l'année suivante.

Outre Orkhan qui fut tué, le sultan punit sévèrement les Latins capturés, faisant exécuter le bayle vénitien et le consul catalan, et exigea de fortes rançons des autres. Son attitude face aux Grecs fut plus ambiguë car il songeait déjà à la reconstruction. Il fit décapiter Luc Notaras et ses fils, après avoir hésité à en faire le gouverneur de Constantinople. Anne, fille de Luc, partie de Constantinople avant le siège, vécut à Venise, disposant de la fortune familiale. Le sultan se soucia immédiatement de repeupler la ville dont il voulait faire sa future capitale. Il racheta lui-même une partie des habitants, qu'il établit dans le quartier du Phanar. Il nomma un nouveau patriarche, Scholarios, à qui il donna autorité sur la communauté grecque. 1453 marquait donc aussi pour Constantinople un nouveau départ, la promesse de redevenir la capitale d'un vaste empire qui s'étendait, comme son prédécesseur, sur deux continents.

Jean-Claude Cheynet
Mai 2005
Par Mehdi - Communauté : Histoire
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Depuis la province musulmane de Narbonne jusqu'à aujourd'hui, plus de soixante-dix spécialistes, historiens ou grands témoins retracent treize siècles d'une histoire tumultueuse et captivante. " C'est l'histoire culturelle qui domine ici, écrit Jacques Le Goff dans sa préface, et plus largement une histoire de l'imaginaire qui nous livre les fluctuations de l'image de l'Autre... Il s'agit de faire passer le musulman de la situation d'Autre à celle de concitoyen à part entière. Il reste sans doute un long chemin à parcourir, et l'éclairage de l'histoire depuis le Moyen Age y est nécessaire. " Un ouvrage de référence unique, passionnant et richement illustré.

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