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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 20:39
Né à Tunis en 1332, le géographe et penseur du politique Ibn Khaldûn est décédé au Caire en 1406. Si l’influence de sa pensée sur le monde arabomusulman est sujet à débat, la place qu’il occupe comme penseur majeur de l’humanité est largement reconnue. Le dialogue entre Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, et Abdesselam Cheddadi permet de se familiariser avec la pensée et les principaux concepts d’Ibn Khaldûn ; c’est aussi l’occasion d’une réflexion sur les ambiguïtés de l’acte de traduire.« Lire Ibn Khaldûn aujourd’hui, c’est prendre la mesure d’une pensée non européenne majeure et inviter à des approches comparatives afin de contrer l’idée d’un fossé entre les cultures et les pensées qui les portent » précise la revue Esprit dans sa présentation.

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La Revue des revues

Esprit – Qu’en est-il aujourd’hui de la reconnaissance de l’oeuvre de ’Abd al-Rahmân Ibn
Khaldûn dans le monde arabo-musulman, mais aussi dans le monde américain, européen et
plus spécifiquement dans l’espace francophone ? Cette oeuvre est-elle ressentie comme
spécifique, propre à une aire géoculturelle donnée ou bien a-t-elle donné lieu à des approches
universalistes et non pas culturalistes dans les milieux historiens tant dans le monde arabomusulman
qu’européen ? Par ailleurs, la reconnaissance de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn est-elle
liée à la science historique ? Qu’en est-il de la reconnaissance d’Ibn Khaldûn comme inventeur
de l’historiographie ?

Abdesselam Cheddadi – Cela dépend de ce qu’on entend par reconnaissance. Ibn Khaldûn
est célèbre, et la publication récente du Livre des Exemples, son oeuvre maîtresse, par les
éditions Gallimard, dans la prestigieuse collection « Bibliothèque de la Pléiade », consacre cette
célébrité en Europe et en France, où il fut redécouvert au début du xixe siècle. C’est un premier
degré de reconnaissance, important, mais qui reste très superficiel car, dans le grand public,
quand on sait quelque chose d’Ibn Khaldûn, cela va rarement au-delà d’un nom. C’est le cas
dans le monde arabo-musulman en général, comme je l’ai vérifié personnellement à maintes
reprises, et c’est peut-être aussi le cas en Europe et en Amérique, mais chez un public beaucoup
plus réduit. Le degré le plus élevé de reconnaissance de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn est, comme il
est naturel, parmi les spécialistes du monde arabo-musulman, historiens, sociologues et
anthropologues. Paradoxalement, c’est en Occident en général – mais aussi au Japon, où la
Muqaddima a connu trois traductions au xxe siècle – que l’on trouve à la fois les études les plus
nombreuses et les plus sérieuses sur Ibn Khaldûn, et non dans le monde musulman, cela étant à
relier à l’état très peu avancé des sciences sociales dans cette région. Mais lorsqu’on regarde du
côté des spécialistes des sciences sociales en général, on constate une ignorance quasi totale de
l’oeuvre d’Ibn Khaldûn, visible dans le fait que ni ses théories sociales et politiques ni ses
théories historiques ne sont discutées.
De ce qui vient d’être dit, on peut valablement conclure que l’approche qu’on a d’Ibn
Khaldûn n’est pas réellement universaliste, même s’il est vrai que parmi les anthropologues, tant arabo-musulmans qu’occidentaux, des sociétés musulmanes, les théories anthropologiques et
politiques d’Ibn Khaldûn sont débattues sur le même plan que celles des anthropologues,
sociologues ou politologues modernes. Je pense qu’il y a deux raisons à cela : d’une part,
l’étude épistémologique de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn n’est pas suffisamment avancée, et tous les
rapprochements qu’on a faits entre ses conceptions et celles de penseurs antiques ou modernes
restent peu approfondis ; d’autre part, ce que l’on connaît déjà de sa pensée n’est pas intégré ou
très peu dans les ouvrages généraux d’histoire des idées ou d’histoire des sciences sociales. Je
dois toutefois signaler que j’ai pu consulter personnellement au moins deux ouvrages
américains d’histoire des idées anthropologiques, où l’on réserve une petite place à Ibn
Khaldûn. Ajoutons qu’Ibn Khaldûn est connu surtout comme l’auteur de la Muqaddima,
introduction à son oeuvre historique où il traite de la science de la société et de la civilisation
comme préalable à l’étude de l’histoire.Bien que la partie historique de son oeuvre, notamment celle qui traite du Maghreb, ait été intensément exploitée par tous les historiens de cette région, la théorie historique d’Ibn Khaldûn reste assez peu connue et généralement mal comprise. On n’en retient que ce que dit l’auteur dans la Muqaddima et, en outre, on pense généralement que la méthode qui a été exposée danscette oeuvre n’a pas été appliquée par Ibn Khaldûn lui-même dans la partie historique de son oeuvre. Cela relève d’une véritable méconnaissance. Ibn Khaldûn est l’auteur d’une théorie de
l’histoire originale, qui se distingue de l’historiographie arabe traditionnelle tout en la
prolongeant d’une certaine manière, et qui, par-delà celle-ci, retrouve et développe l’esprit de
l’historiographie grecque tel qu’il apparaît chez un Thucydide ou un Polybe. La théorie de la
société et la théorie de l’histoire se complètent chez Ibn Khaldûn, car la compréhension de l’une
passe par la compréhension de l’autre.


Comment vous êtes-vous intéressé à l’oeuvre d’Ibn Khaldûn ? Comment l’avez-vous abordée,
interprétée et comment en êtes-vous arrivé à envisager de le traduire ? Plus concrètement, estce
un auteur présent dans les études secondaires au Maroc et au Maghreb ou un auteur
marginalisé ?

Quand j’ai fait ma classe de philosophie, en 1962, on n’étudiait pas Ibn Khaldûn, ni d’ailleurs
aucun philosophe arabe ou musulman. En dehors des études au lycée, je m’étais intéressé à
Hegel, à Marx, à Freud, à Bergson, à Sartre, mais j’ignorais tout d’Ibn Khaldûn. À cette
époque, son renom n’avait pas encore atteint les élèves des lycées, et aucune partie de son
oeuvre n’était enseignée. Ce ne fut qu’une dizaine d’années plus tard, après avoir terminé mes
études de philosophie en France que, à l’occasion d’un travail de recherche sur l’éducation dans
le monde musulman que je venais de commencer, je fis connaissance pour la première fois avec
l’oeuvre d’Ibn Khaldûn. Je lus, dans la Muqaddima, les divers chapitres qui traitent des sciences
et de l’enseignement dans les sociétés islamiques médiévales, et je fus fasciné par l’ampleur et la
pertinence de l’information, la qualité de l’analyse et de la réflexion. Quelque temps plus tard, mon ami Abdelwahab Meddeb, alors collaborateur de feu Pierre Bernard, directeur des éditions Sindbad, me proposa de traduire l’Autobiographie en français. Puis, de fil en aiguille, je me suis trouvé plongé dans l’étude de l’oeuvre, à laquelle j’ai consacré mon travail de thèse de doctorat de 3e cycle. Quelques années après ma traduction de l’Autobiographie et d’un ensemble d’extraits du Livre des Exemples, j’ai eu la chance de me voir proposer par Gallimard, après une rencontre avec cet éditeur qui put avoir lieu grâce au professeur Jamal-Eddine Bencheikh, l’édition et la traduction du Livre des Exemples en deux
volumes de « la Pléiade ». Mon parcours avec Ibn Khaldûn est donc à la fois le fruit d’un intérêt
personnel profond et d’heureux hasards. Mais ce n’est là que l’aspect anecdotique.

Qu’en est-il alors des traductions en langue française ? Comment les évaluer ? Et qu’en est-il
de l’usage de l’oeuvre d’Ibn Khaldûn dans l’historiographie coloniale ?


Sur le plan académique, au fur et à mesure que j’avançais dans l’étude de l’oeuvre d’Ibn
Khaldûn, je me suis heurté à deux ordres de difficulté : les unes en rapport avec l’établissement
du texte arabe ; les autres avec la traduction. L’oeuvre d’Ibn Khaldûn a connu plusieurs
péripéties. Dans l’ensemble, elle fut bien appréciée et diffusée de son temps, en tout cas en
Orient, bien qu’elle fût assez peu comprise, en particulier pour ce qui est de la Muqaddima, sa
partie théorique. Elle connut une vogue certaine dans l’empire ottoman depuis la fin du xvie
jusqu’au xviiie siècle, alors qu’elle fut relativement peu lue dans le Maghreb. Puis, elle fut
découverte au début du xixe siècle en France et en Europe, sans doute à travers une influence
turque. Au bout de cinquante ans, l’intérêt qu’elle suscita dans la communauté scientifique fut
tel qu’après la parution de nombreux extraits l’on édita et traduisit la Muqaddima dans son
intégralité, ainsi que la partie de l’histoire qui traite du Maghreb. À peu près à la même époque,
l’oeuvre complète fut éditée en Égypte.
Tout ce travail d’édition et de traduction était remarquable, mais pas assez précis ni
scientifiquement rigoureux. La traduction de la Muqaddima par Slane au milieu du xixe siècle
fut un grand événement scientifique en son temps mais elle a vieilli depuis. D’une part, on a
découvert de nouveaux manuscrits qui permettent d’obtenir un texte plus complet, d’autre part,
la langue française elle-même a évolué, et l’on dispose de nos jours de meilleurs instruments de
travail et d’une meilleure connaissance du contexte culturel et historique dans lequel se situe
cette oeuvre. La tentative de Vincent Monteil de donner une traduction moderne, pour sa part,
n’a pas pleinement réalisé son objectif. En revanche, la traduction anglaise de Franz Rosenthal,
antérieure à celle de Monteil, parce que procurant un texte plus complet, parce qu’elle est
rigoureuse quoique parfois un peu rigide et, surtout, parce qu’elle est très érudite, a constitué un
grand pas en avant.Ma nouvelle traduction profite, bien entendu, de tout le travail accompli depuis deux siècles,tout en tentant d’aller un peu plus loin, notamment en procurant un texte qui tient compte de tous les manuscrits aujourd’hui disponibles, dans une langue qui voudrait concilier la rigueur et la
précision conceptuelles et l’exigence d’une écriture pas trop rébarbative. Elle se place par
ailleurs dans une perspective plus ample : celle de la présentation des deux côtés, théorique et
historique, de l’oeuvre. J’espère ainsi contribuer à remettre en question l’idée bien ancrée depuis
Gaston Bouthoul d’un fossé qui séparerait les deux, et ouvrir de nouvelles pistes de recherche
sur la démarche globale d’Ibn Khaldûn qui, se fondant sur une nouvelle approche de l’histoire
et sur une connaissance approfondie de celle-ci, propose une très riche théorie de la société et de
la civilisation humaine.


Une oeuvre originale
Venons-en maintenant aux contenus, et donc aux concepts moteurs, de cette oeuvre. Tout
d’abord, la langue arabe valorise-t-elle, au sens de lui donner toute la signification requise, la
politique et le vocabulaire du pouvoir ? Ibn Khaldûn est-il un imaginatif langagier, un
inventeur de concepts ? Mais aussi, n’y a-t-il pas un obstacle de la langue en tant que telle
pour le traducteur


Comme dans toute aire culturelle où il a existé un pouvoir politique centralisé et une
bureaucratie d’une certaine ampleur, il s’est créé dans l’empire arabe de l’époque classique
(entre le viiie-ixe et le xie-xiie siècles) un vocabulaire technique du pouvoir et de l’administration étatique. Ce vocabulaire est consigné dans la littérature politique et historique,
ainsi que dans la sphère du droit qui correspond à ce que nous appelons aujourd’hui le droit
public. Ibn Khaldûn se sert évidemment de cet héritage lorsqu’il expose sa théorie politique et
sociale, mais plus particulièrement lorsqu’il traite des institutions. Toutefois, ce vocabulaire est
insuffisant lorsqu’on passe à un niveau strictement sociologique.
Pour exprimer ses propres conceptions, Ibn Khaldûn a recours à un procédé familier aux
théoriciens depuis les philosophes de l’Antiquité, consistant à déplacer un vocable de son usage
courant pour lui donner un sens technique plus circonscrit et, plus rarement, à l’invention de
nouveaux vocables. Il en est ainsi des concepts d’ijtimâ’ insânî (société humaine), mulk
(pouvoir), ‘umrân (civilisation), tawahhûsh (vie à l’écart, loin des agglomérations urbaines),
ta’annus (vie dans ou à proximité des centres urbains), ‘asabiyya (solidarité, esprit de corps,
force sociale), wâzi’ (autorité contraignante), badâwa (ruralité, mode de vie rural, civilisation
rurale), hadâra (mode de vie urbain, civilisation urbaine), ma’âsh (moyen de subsistance),
a’mâl (travail), malaka (habitus, aptitude acquise à la suite d’un apprentissage), etc. Cette
armature conceptuelle est très importante, et à défaut d’en saisir rigoureusement la signification
exacte, on risque de commettre de véritables contresens sur l’ensemble de la théorie politique et
sociale d’Ibn Khaldûn.

Est-il possible de s’arrêter sur quelques concepts fondamentaux mal traduits ? À commencer
par le concept de mulk. Si Ibn Khaldûn considère cette notion à plusieurs niveaux, en quoi y at-
il une universalité de ce concept et de son champ de compréhension ? Quel est le lien entre le
concept de pouvoir (mulk) et l’approche en termes de civilisation. Le pouvoir ne comporte-t-il
pas deux aspects ambivalents : recherche de l’intérêt général et satisfaction des égoïsmes
personnels ? Quel est le rapport de ce concept avec celui de royauté ? Quelle en est la
dimension théologico-politique ?


Oui, arrêtons-nous un instant sur ces différents concepts. Tawahhûsh est généralement
traduit par « sauvagerie », « vie sauvage », par opposition à ta’annus, traduit par « vie sociale »,
« sociabilité ». Or, la notion de sauvagerie, qu’on oppose automatiquement à celle de
civilisation, est quelque chose de spécifique à l’Occident moderne à partir du xvie siècle, et est
totalement étrangère à la pensée d’Ibn Khaldûn et, plus largement, à la pensée sur l’homme dans
la culture islamique. Dans la Muqaddima, le mot tawahhush signifie la vie isolée, à l’écart des
agglomérations urbaines, et ta’annus signifie exactement l’inverse. Les populations ou les tribus
qu’Ibn Khaldûn qualifie de mutawahhisha ne sont pas des populations ni des tribus
« sauvages ». Le tawahhûsh a plutôt une connotation positive, dans la mesure où il permet la
préservation des qualités sociales et politiques, comme la solidarité et le courage.
De leur côté, les termes ‘umrân badâwî ou badâwa et ‘umrân hadârî ou hadâra ont été
traduits respectivement par « vie au désert » ou « vie nomade » et « vie sédentaire ». C’est un
contresens flagrant, car on trouve, dans la Muqaddima, un passage où Ibn Khaldûn donne une
définition explicite et sans ambiguïté de ces deux termes. On y voit que hadâra et badâwa se
réfèrent respectivement à la vie urbaine et à la vie rurale, non aux modes de vie nomade et
sédentaire. La nuance est importante, car lorsqu’on passe au niveau de la conception globale
d’Ibn Khaldûn, le problème historique qu’il pose n’est pas celui des rapports des nomades et
des sédentaires, mais celui plus vaste et historiquement plus significatif, des rapports entre
civilisation agropastorale et civilisation urbaine.
Quant au terme mulk, il est le plus souvent rendu tant par les traducteurs français que par les
traducteurs anglais par « monarchie », « royauté », « pouvoir royal ». S’il est vrai qu’Ibn
Khaldûn l’emploie parfois avec ce sens, la signification fondamentale qu’il a chez lui est celle de
pouvoir en général. Dans ce contexte, le concept de mulk est lié à sa théorie politique selon laquelle il ne peut y avoir d’ordre social sans un pouvoir fondé sur la contrainte et la domination
(qahr et ghalaba). Par ailleurs, Ibn Khaldûn insiste effectivement sur le caractère ambivalent du
pouvoir, qui répond à une nécessité sociale vitale – la formation d’un ordre politique qui seul
permet à la société humaine de survivre – et, dans le même temps, est recherché par les hommes
pour la satisfaction d’égoïsmes personnels. Cette ambivalence du pouvoir est une des clés pour
la compréhension du processus de développement et de déclin du mulk.
Le fait de traduire quasi systématiquement mulk par « autorité royale » ou « monarchie »
comme le fait Vincent Monteil, dans sa traduction de la Muqaddima, introduit d’importantes
confusions dans la compréhension de la théorie politique et sociale d’Ibn Khaldûn. En effet, le
concept de mulk est au centre de cette théorie, et est étroitement lié à celui de ‘umrân. Pour Ibn
Khaldûn, il ne peut y avoir de civilisation (‘umrân) sans pouvoir et sans ordre politique, et il
n’existe pas d’ordre politique et de pouvoir au sens propre du terme sans civilisation. Pour
utiliser une métaphore de Marx, pour Ibn Khaldûn, le mulk est le moteur de l’histoire. La
cyclicité de la civilisation et de l’histoire ne fait que refléter le caractère cyclique du pouvoir luimême,
qui naît, se développe et meurt, puis de nouveau, recommence un nouveau cycle.
On voit bien, par là, que le concept de mulk ne peut se réduire à celui de royauté ou de
monarchie, lesquelles désignent une forme particulière de pouvoir, un régime politique
particulier. Mais, évidemment, le mulk, dans des circonstances politiques et religieuses
déterminées, peut prendre la forme d’une monarchie, d’une royauté, d’une tyrannie, mais aussi
celle du califat. C’est un concept strictement politique, qui ne comporte pas, en tant que tel, de
dimension théologique. Cela est extrêmement important car, par ce moyen, Ibn Khaldûn
parvient à penser le politique indépendamment du religieux. La conception religieuse du
pouvoir, le califat par exemple, apparaît, dans ce contexte, comme une forme parmi d’autres du
pouvoir. Après Ibn Khaldûn, on a continué d’une certaine façon à penser le pouvoir en dehors
du religieux, mais seulement dans la sphère restreinte de ce qu’on appelle la littérature des
miroirs des princes, où le pouvoir n’est envisagé que sur un plan strictement pratique. La
philosophie politique qu’Ibn Khaldûn a ébauchée dans la Muqaddima n’a pas d’équivalent dans
la culture islamique, ni avant lui ni après lui.


Un autre concept à l’origine de beaucoup de malentendus est celui de « ‘asabiyya ». Que
désigne-t-il ? Une forme de solidarité mais aussi un type de pouvoir ? Quelle est sa
signification contemporaine alors même que la redécouverte d’Ibn Khaldûn est passée chez
certains par le recours à ce concept (Ernest Gellner et Michel Seurat par exemple) ?


Les malentendus qui se sont formés à propos du concept de ‘asabiyya ont pour origine le fait
qu’on l’isole des autres concepts fondamentaux comme ceux de mulk, de ‘umrân et, surtout,
des rapports entre ‘umrân hadarî (civilisation urbaine) et ‘umrân badawî (civilisation rurale).
Traduit le plus souvent par « esprit de clan », comme chez Vincent Monteil, avec l’idée qu’il
concerne essentiellement les sociétés « bédouines » ou « nomades », il a fini par cristalliser un
certain nombre de connotations négatives. En fait, le concept de ‘asabiyya est comme le pendant
de celui de mulk et, à ce titre, il doit être compris d’abord à un niveau général. Face au mulk, qui
comme on vient de le voir, signifie dans toute sa généralité, la contrainte par la force et la
domination afin de réaliser un ordre politique, le concept de ‘asabiyya désigne la force sociale
sans laquelle le mulk ne peut voir le jour. En d’autres termes, la ‘asabiyya, pour Ibn Khaldûn,
est la condition sine qua non de l’existence du mulk. Ainsi compris, il peut être traduit de deux
façons : soit par « solidarité », « esprit de corps » et, pourquoi pas dans certaines situations
précises, « esprit de clan ». C’est en quelque sorte la manifestation extérieure, subjective de la
‘asabiyya. Soit par « force sociale » en général, ou dans certaines situations particulières « force
clanique », « force tribale », « force communautaire ou religieuse », etc. C’est l’aspect objectif de la ‘asabiyya, qui est un facteur déterminant dans la formation de tout pouvoir de quelque
nature qu’il soit.
Maintenant, pour donner une vue plus complète sur la façon dont Ibn Khaldûn conçoit la
‘asabiyya, il faut revenir aux analyses de sa genèse dans la « civilisation rurale », de son
développement dans le processus de conquête du pouvoir, et de sa dissolution dans le cadre de
la civilisation urbaine, c’est-à-dire suivre pas à pas l’ensemble du déploiement théorique de la
Muqaddima. C’est dire toute la complexité d’un concept dont on n’a souvent retenu que des
aspects partiels. C’est le cas notamment d’Ernest Gellner, qui n’a conservé de la ‘asabiyya que
ce qui va dans le sens de la théorie segmentaire.


L’anthropologie khaldunienne
Comment qualifier la nature du projet d’Ibn Khaldûn ? Doit-on parler d’une philosophie de
l’histoire ? et en quoi se rapproche-t-elle de celles d’un Hegel ou d’un Marx ? Ou bien faut-il
évoquer un projet anthropologique au risque de mettre l’accent sur l’aspect culturel et peutêtre
relativiste ?


la société et de la civilisation ». De ce point de vue, il rejoint des préoccupations qui ont été
exprimées par Saint-Simon dans les mêmes termes pour la première fois en Europe au milieu du
xixe siècle. D’autre part, « la science de la société » d’Ibn Khaldûn présente à la fois des
convergences et des différences importantes avec l’anthropologie occidentale moderne, dont
nous aurons l’occasion de parler. Cela dit, la Muqaddima recèle par ailleurs à la fois une
philosophie de l’histoire et l’esquisse d’une philosophie politique qui ne sont pas expressément
formulées comme telles par Ibn Khaldûn. La philosophie de l’histoire d’Ibn Khaldûn tient la
comparaison avec celles de Hegel ou de Marx. Appuyée sur une connaissance historique solide,
elle propose un schéma d’évolution de l’histoire humaine moins sophistiqué que ceux de ces
deux penseurs européens, mais moins idéologique et plus proche du cours réel de l’histoire tel
que nous pouvons l’appréhender aujourd’hui.
Très brièvement présenté, ce schéma est centré autour de l’idée que les grands processus
historiques sont tout à la fois sociaux et politiques, et qu’ils se structurent autour d’un
mouvement cyclique portant les sociétés d’un ordre rural (badâwa) fondé sur l’agriculture et
l’élevage, et se caractérisant par sa simplicité technologique et politique, vers un ordre urbain
(hadâra), fondé sur l’artisanat et le commerce, et où la technologie et l’organisation politique
atteignent un très haut degré de complexité. C’est le caractère à la fois opposé et complémentaire
des deux pôles, rural et urbain, de la civilisation qui en explique le mouvement cyclique. Si ce
schéma n’a pas une validité universelle, contrairement à ce que croyait Ibn Khaldûn, les études
historiques et anthropologiques les plus récentes en confirment la pertinence pour la plus grande
partie des sociétés islamiques médiévales et un grand nombre d’autres sociétés prémodernes.

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Published by Mehdi
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commentaires

L17 04/03/2010 21:48


C'est une excellente idée de nous faire découvrir Ibn Khaldûn, l'un des premiers théoriciens de l'histoire des civilisations, au travers de cette interview de Abdesselam Cheddadi. Mr Cheddadi est
actuellement professeur chercheur à l’Institut Universitaire de la Recherche Scientifique, Université Mohammed V, à Rabat.
J'en ai imprimé le texte pour pouvoir le lire plus facilement.

Merci Mehdi de mettre en lumière cette civilisation arabo musulmane des siècles passés, à laquelle la civilisation occidentale doit tant.
Cordialement - L17


Mehdi 04/03/2010 23:44


En effet Ibn Khaldoun est sans aucun doute le plus grand historien de sa période (le Moyen Âge occidental ou l'Islam classique des musulmans), l'interview nous révèle à la fois la grandeur
intellectuel de l'homme par tous les concepts qu'il a apporté mais aussi la complexité de la traduction, notamment les nombreuses erreurs des historiens français du XIXème et XXème siècle sur
certains mots importants.
Ibn Khaldoun est une icône maghrébine qui en plus d'être mis en avant devrait être étudié en profondeur dans tous les pays maghrébins, mais aussi arabes et plus largement musulmans. C'est aussi une
oeuvre pour l'humanité entière comme le montre Cheddadi. 


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