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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 19:02

Ibn Khaldûn avait l'ambition de réformer l'écriture de l'histoire. Son oeuvre pose, de façon novatrice, un principe fondamental : un événement passé ne doit être considéré comme vrai que si son contexte social le permettait.

                   10 TND obverse 

Ibn Khaldoun représenté sur un billet de dinar tunisien


Bien avant Auguste Comte ou Jules Michelet, on pourrait faire remonter la première ébauche des sciences sociales à l'oeuvre d'Ibn Khaldûn (1332-1406). C'est déjà ce que pensait l'historien britannique Arnold Toynbee, qui disait d'Ibn Khaldûn qu'il « a conçu et formulé une philosophie d'histoire qui est sans doute l'oeuvre intellectuelle la plus imposante jamais écrite » (The Study of History, vol. III, Oxford University Press, 1956).

Ibn Khaldûn est né à Tunis, d'une famille de notables andalous chassés de Séville lors de la reconquête espagnole. Dans sa jeunesse, il reçoit une éducation, classique pour son époque, articulée autour de trois domaines : 1) les études islamiques, portant sur le Coran, les hadith (actes et paroles du prophète Mohammed) et le droit musulman ; 2) la langue arabe, soit la grammaire, la conjugaison et la rhétorique ; 3) la logique, la philosophie, les sciences naturelles et les mathématiques. Cette formation va l'amener à élaborer une démarche de raisonnement propre à la tradition intellectuelle musulmane, utilisant à la fois la raison (al-aql) et la révélation sacrée (al-naql) pour établir la connaissance sur les phénomènes.

Sa démarche historique repose d'emblée sur une critique de ceux qui l'ont précédé : « N'ayant recours ni à la comparaison et à l'analogie avec des modèles ou des cas semblables, ni au critère de la sagesse, ni à la nature des choses, ni à l'examen des récits à la lumière de la réflexion théorique et de l'intelligence, ils se sont écartés du vrai, se sont perdus dans le désert de l'illusion et de l'erreur. »

Le cheminement intellectuel d'Ibn Khaldûn pourrait être résumé en trois phases. Premièrement, il est à la recherche d'une nouvelle approche qui pourrait réformer l'histoire, lui rendre sa crédibilité. « Lorsqu'il s'agit des événements matériels, il faut reconnaître, avant tout, leur conformité avec la réalité, c'est-à-dire se demander s'ils sont possibles (...) en se fondant sur l'appréciation du possible et de l'absurde (...). On aura ainsi une norme pour séparer, dans les récits, le vrai du faux, grâce à une méthode probative incontestable. Dès lors, à propos de chaque événement, on saura quel parti prendre. On aura un critère authentique, grâce auquel les historiens resteront sur le chemin de la vérité. »

Une nouvelle science de la civilisation humaine
Deuxièmement, sa nouvelle perspective fait des paramètres sociaux et matériels de la société les instruments essentiels qu'on doit connaître avant d'admettre ou de rejeter la plausibilité qu'ont eu des événements historiques de se produire en réalité. En des termes anachroniques, pour être un historien crédible, il faut être d'abord un bon sociologue. Le lien entre la sociologie et l'histoire est donc très intime chez Ibn Khaldûn.

Troisièmement, suite à sa découverte de la nécessité de l'esprit sociologique (umran) pour réformer l'histoire, Ibn Khaldûn travaille plus en sociologue qu'en historien, par exemple lorsqu'il élabore une analyse détaillée des deux types de la société arabo-musulmane, opposant la société bédouine (nomade) à la société sédentaire. Il développe un grand nombre d'observations empiriques, des concepts et des théories qui lui permettent de donner des explications sociologiques aux phénomènes sociaux.

Après bien des péripéties et des conflits entre souverains maghrébins, Ibn Khaldûn se retire de la scène politique et s'installe à Qal'at Ibn Salama, près d'Oran, en Algérie. Il y passe quatre ans à l'écart du monde pour rédiger son livre majeur : Al-Ibar. Cette somme comprend plus de 8 000 pages, et son titre explicite les intentions de l'auteur : Exemples. Traité des commencements et de l'histoire relatif aux jours des Arabes, des non-Arabes, des Berbères et des grands souverains de leur temps.

Ibn Khaldûn divise cette oeuvre monumentale en trois livres : une Introduction (La Muqaddima), une Histoire des Arabes, une Histoire des Berbères.

L'Introduction présente un exposé des méthodes utilisées par les historiens et critique leurs erreurs. Cet ouvrage se structure en six chapitres, traitant successivement de : la civilisation en général ; les sociétés bédouine et sédentaire ; le pouvoir et le gouvernement ; l'acquisition des richesses ; les moyens de subsistance ; les arts et les sciences. La Muqaddima analyse clairement des thèmes étudiés par les sciences humaines modernes, et Ibn Khaldûn le dit explicitement lorsqu'il annonce avoir choisi « de diviser ce premier livre en six chapitres ». Chacun de ces chapitres renvoie en effet à une branche de la sociologie moderne : sociologie générale, sociologie de la société bédouine, sociologie politique, sociologie urbaine, sociologie économique et sociologie des sciences.

Le deuxième livre est consacré à l'histoire des Arabes, avec leurs générations et dynasties, depuis le commencement de la Création jusqu'à la fin du xive siècle.

Enfin, le troisième livre détaille l'histoire des Berbères et des Zénètes, leurs voisins, ainsi que leur origine, leurs générations et dynasties.

La Muqaddima a conféré une notoriété universelle à son auteur. C'est dans ce premier livre qu'il invente une nouvelle science de la civilisation humaine (ilmu al-umran al-bashari) : « Tel est, en tout cas, l'objet du Livre premier de notre présent ouvrage. Il s'agit, en effet, d'une science indépendante dont l'objet spécifique est la civilisation humaine et la société humaine. »

Le concept majeur qui structure La Muqaddima est al-assabiyya. Ce terme peut se traduire, selon le contexte, par esprit de clan, tribalisme, consanguinité, unité culturo-religieuse. Il s'agit de tout ce qui crée une solidarité, une cohésion et des liens forts entre individus et groupes. Ibn Khaldûn souligne que l'assabiyya qui se base sur deux facteurs (religieux et tribaux) vaincra celle qui s'appuie uniquement sur un soutien tribal. D'où il conclut que les Arabes ne pouvaient pas établir leur empire sans l'islam, qui leur a conféré une solidarité plus forte.

 

Source : Par Mahmoud Dhaouadi, sociologue à l'université de Tunis, sur le site de la revue Sciences humaines.

 

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Published by Mehdi
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