Mercredi 17 novembre 2010 3 17 /11 /Nov /2010 01:25

Au VIIIe siècle, le calife omeyyade, Al Walid Ier, décidait de construire, à Damas, une mosquée qui surpasserait toutes les autres en grandeur et en magnificence. On choisit de la bâtir sur le site où s'étaient successivement dressés un temple romain voué à Zeus et une église chrétienne. Les mosaïques de verre à fond d'or, aujourd'hui détruites en grande partie, constituaient un décor enchanteur.

 

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« Personne ne devrait désirer plus ardemment le Paradis que les gens de Damas en raison de la beauté dont leur mosquée leur offre le spectacle. » Ainsi un visiteur de Damas, un pèlerin sans doute, résume-t-il en une phrase l'éblouissement dont étaient saisis ceux qui voyaient la grande mosquée des Omeyyades. Elle avait été édifiée sur l'emplacement d'un lieu de culte voué à la vieille divinité araméenne Hadad.

Puis, l'Empire romain étendant ses frontières, Zeus damascain remplaça Hadad. L'empereur Julien n'hésitera pas à déclarer que Damas était la « véritable ville de Jupiter » comme en témoignaient l'éclatante beauté de ses cérémonies et la grandeur de ses temples. Il n'en subsiste plus, dans les souks, que ce que l'on appelle improprement l'arc de triomphe, l'une des entrées de la première enceinte du temple de Zeus.

Le triomphe du christianisme voit s'interrompre sous le règne de Théodose (379-395), les cultes païens. Au centre dutemenos – aire sacrée – où s'élevait autrefois le temple païen, une église surgit, consacrée très tardivement à saint Jean-Baptiste. Il n'en reste aujourd'hui aucun vestige.

Puis la vague musulmane déferla sur le Moyen-Orient. La dynastie des Omeyyades s'installa à Damas en 661. Une mosquée s'éleva dans l'enceinte du temple, sans que l'on sache exactement si elle occupait une partie de l'église chrétienne ou si deux sanctuaires distincts existaient, l'un pour les chrétiens, l'autre pour les musulmans.

Accédant au gouvernement d'un empire puissant, dont l'islam avait définitivement pris la tête, le calife omeyyade Al Walid Ier décida en 705 la construction d'un des plus impressionnants chefs-d'œuvre de l'architecture musulmane. Il entreprit de raser tous les édifices à l'intérieur de l'ancien temenos, ne conservant que le mur d'enceinte du temple et les tours d'angle sur lesquelles s'élèveront plus tard deux minarets. Construction éclatante, inédite, dessinant par ses formes et ses matériaux le prototype de la mosquée arabe, elle est le second en date des sanctuaires religieux musulmans après la coupole du Rocher de Jérusalem qui vit le jour en 691. Mais c'est le premier qui corresponde vraiment aux nécessités du rituel musulman. Les Omeyyades avaient doté Damas, leur capitale, d'édifices à la hauteur du prestigieux empire qu'ils gouvernaient. L'année 750 vit leur chute, et leur remplacement par les Abbassides qui choisirent Bagdad pour capitale. Damas redevint simple centre régional du monde musulman.

 

Jardin ou Paradis, l'énigme des mosaïques

Le bâtiment qui s'offre aujourd'hui au regard du visiteur n'est plus celui dont Al Walid entreprit la splendide édification. Incendiée plusieurs fois, pillée par les Mongols, restaurée, reconstruite plus souvent avec la ferveur du croyant qu'avec le talent de l'artiste, la mosquée n'est plus maintenant que l'ombre de sa splendeur passée, et pourtant, elle est encore de ces hauts lieux où la majesté et la grandeur sont omniprésentes.

Pour respecter la tradition, le visiteur de déchaussera, les femmes se vêtiront d'une longue robe noire, évitant par là de troubler la sérénité de ces lieux très saints de l'islam. Dès la porte de Bab Al Ziyada c'est le choc. L'immense perspective de la cour centrale et le splendide décor de mosaïques de verre à fond d'or attirent le regard et forcent l'admiration. Al Walid avait voulu par cette décoration rivaliser au plus haut degré avec les merveilleux édifices byzantins de son époque. Il y était parvenu. Le témoignage d'Af Safi – fin du VIIIe siècle – le confirme : « Les merveilles du monde sont au nombre de cinq […] La quatrième merveille, c'est la mosquée de Damas avec les sommes énormes qui lui ont été consacrées. La cinquième est le marbre veiné et les mosaïques qu'on y trouve et qui n'ont nulle part ailleurs leurs semblables. On dit que toutes ces plaques de marbre sont ajustées les unes aux autres et la preuve en est que si on les soumettait au feu, l'ensemble fondrait. »

Ces mosaïques ne subsistent maintenant que dans de rares endroits, après que la mosquée fut presque entièrement consumée par le feu en 1893. La restauration entreprise par le gouvernement turc d'alors put sauver à peine un quart du décor primitif. C'est sur une superficie de plus de 4 500 mètres carrés, selon le professeur Creswell, que se développait ce magnifique décor. Selon la tradition, le calife aurait appelé des artistes de Constantinople, plus vraisemblablement, des artisans syriens chrétiens, connus depuis l'époque byzantine.

Que représentent ces mosaïques ? Que représentent ces jardins, ces palais et ces villes ? Les splendeurs de la Ghouta de Damas ? La transposition dans l'esprit de l'islam de décors bien connus de l'architecture civile romano-byzantine ? Une vision du paradis tel que pouvaient se le représenter des nomades venus du désert brûlant, comme l'ont pensé beaucoup de visiteurs au cours des temps ? Nul ne le saura.

 

 

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Dans la cour un curieux édicule attire notre regard : c'est ce que les Damascains appellent Bayt al Mal, ou le trésor. En fait, l'origine et la destination de ce petit édifice restent mystérieuses. Certains historiens ont même pu émettre l'hypothèse qu'il s'agit là d'un édicule qui aux époques byzantines servait d'habitation à l'un de ces reclus dont la Syrie était si abondamment pourvue. Ce bâtiment construit à la manière byzantine, par assises alternées et de pierres et de briques, fut utilisé à l'époque omeyyade pour entreposer le trésor de l'État. Une tradition locale prétendait au début du siècle que lors de la prise de la ville, les musulmans y avaient emmuré les manuscrits chrétiens. En 1903, pour la première fois, une mission archéologique fut chargée de l'inspecter et ne trouva, parmi plus de cent cinquante sacs, que de vieux documents insignifiants dévorés par les rats.

De l'extérieur, lorsque le regard se dirige vers la salle de prière, on découvre au centre un fronton typiquement byzantin. Pendant très longtemps on a cru que l'église chrétienne dédiée à saint Jean-Baptiste était restée intacte du moins dans ses grandes lignes et qu'Al Walid n'avait fait qu'en changer la décoration. Des enquêtes récentes ont démontré qu'il n'en était rien.

En entrant, dans la salle de prière, magnifique espace où trois immenses nefs parallèles au mur de Qibla peuvent accueillir les fidèles, le charme se rompt. Cette partie, totalement détruite par l'incendie de 1893, n'offre plus au visiteur qu'une fidèle reconstitution architecturale de ce qui fut l'une des premières grandes mosquées de l'islam. Ont disparu à jamais les décors de mosaïques, les riches lambrissages de marbres antiques, les colonnes et les chapiteaux corinthiens.

L'élément le plus frappant de la salle de prière est le vaste transept central surplombant l'axe du mihrab qui comportait autrefois une coupole en bois. Celle-ci brûla en 1069 et fut reconstruite en pierre par le sultan seldjoukide Malikcha. Détruite à nouveau en 1893, elle n'est plus aujourd'hui que l'ombre d'elle-même.

Curieusement, à deux pas du mihrab se dresse un édifice à coupoles semblable à un tombeau, où les musulmans vénèrent la relique du chef de saint Jean-Baptiste. La trace de ce monument remonte à l'origine de la mosquée elle-même. La vénération du précurseur Jean-Baptiste par les musulmans n'a rien de surprenant. En effet, ben Yaya, comme le nomme l'islam, est associé dans le message coranique à la personnalité de Jésus, dernier grand prophète avant Mahomet. Quant à l'authenticité de ces reliques, elle est plus que douteuse.

Avant de quitter la salle de prière, le visiteur pourra admirer six fenêtres donnant vers la rue, fermées par des grilles de marbre, qui datent de la construction initiale et sont les plus anciens exemples islamiques d'entrelacs géométriques.

En sortant de la salle de prière et en longeant le portique est de la mosquée, l'atmosphère devient tout à fait différente de ce que l'on rencontre ordinairement en Syrie. Les hommes tous barbus, les femmes toutes de noir vêtues ont ce visage grave et sévère propre aux musulmans chiites. Ils prient près d'un oratoire, le Mashad al Husayn, installé dans la muraille même de la mosquée. C'est là qu'est vénérée la tête d'Husayn, le petit-fils du prophète. Cette vénérable relique ramène au plus ancien temple de l'islam, au moment où la prétention à diriger la communauté des croyants entraîna une guerre fratricide entre les partisans (chiites) d'Ali et les compagnons du prophète désireux de garder à leur profit son héritage politique et religieux.

 

Un lieu de culte pour tout l'islam

Cette lutte prit fin après la bataille de Kerbala. Husayn, le propre petit-fils de Mahomet, fut tué et sa tête tranchée, mettant fin pour longtemps aux prétentions Alides à la préséance dans l'islam et assurant aux Omeyyades un avenir politique plus serein. Lorsque les combattants revenant de la bataille présentèrent la tête d'Husayn au calife Yazid celui-ci ne put que regretter cette fin tragique et déclara avoir pardonné au rebelle. Mais le mal était fait. Ce crime a peut-être contribué à la chute de la dynastie omeyyade. Cette relique fait de la mosquée de Damas l'un des grands centres de pèlerinage chiite. Elle explique, entre autres, la venue à Damas de nombreux Iraniens. C'est aussi un lieu de dévotion très couru des musulmans sunnites qui vénèrent en Husayn le petit-fils du prophète et la victime d'une politique malheureuse.

Au sortir de ce tombeau à l'atmosphère lourde, et de nouveau dans la cour centrale, les yeux s'élèvent enfin vers les trois minarets qui surplombent l'édifice. Tout d'abord en plein nord ; c'est le minaret de la jeune mariée, le plus ancien. Il date de la fin du XIIe siècle, même si son origine remonte à l'époque omeyyade. Il servait de tour de surveillance contre les incendies. Dans l'angle sud-est, le minaret de Jésus fut reconstruit au XIVe siècle sur les vestiges de l'une des quatre tours d'angle de l'ancien temple romain où vécurent à l'époque byzantine de nombreux ermites chrétiens. Ce minaret est celui où selon une antique tradition locale, descendra le Christ à la fin des temps pour entonner la prière et combattre l'Antéchrist. Enfin, au sud-ouest, lui aussi établi sur une ancienne tour du temple, s'élève le minaret de Quatbay édifié en 1488 par le grand sultan mamelouk d'Égypte qui tenta de relever la mosquée après le terrible saccage de Tamerlan en 1401. Ce minaret illustre tout à fait l'art mamelouk où tout est sacrifié à l'aspect extérieur, le monument n'est plus que le support d'une décoration voyante, réalisée à l'aide de pierres polychromes, qui se déroule autour du fût polygonal, des balcons et des encorbellements.

La visite de la mosquée ne serait pas complète sans l'évocation rapide de ses nombreux trésors qui, sans y être intégrés, en forment comme un écrin : ces géants de l'islam que furent Nur-el-Din, Saladin et Baybars dorment aujourd'hui de leur dernier sommeil aux portes de l'édifice ; de nombreuses medersas ou écoles coraniques, édifiées particulièrement à l'époque ayyubide permirent à Damas de rester pendant tout le Moyen Âge un grand centre de la théologie sunnite. Enfin, des palais et particulièrement le palais Azem montrent que jusqu'à l'époque ottomane Damas fut un centre particulièrement riche de l'élégance et de l'art.

Christian Marquant
Septembre 1988
Par Mehdi - Communauté : Histoire
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