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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 20:41

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Au Xème siècle, un médecin de Kairouan, en Tunisie, avait acquis une certaine notoriété. Le sultan de Boukhara (aujourd'hui dans la république soviétique d'Ouzbékistan), qui avait un fils de santé fragile, lui écrivit pour lui proposer de venir s'installer à sa cour. Le médecin calcula qu'il lui faudrait 400 chameaux pour emmener avec lui sa bibliothèque, dont il ne pouvait évidemment se séparer, et il refusa. L'ensemble de sa bibliothèque pesait en effet dix tonnes.

 

Un autre médecin de Kairouan, Ibn al-Jazar, laissa, à sa mort, 250 quintaux de parchemins qu'il avait recouverts de son écriture : toutes ses observations cliniques. C'était l'époque où le calife fatimide du Caire al-Aziz Billah possédait un million six cent mille volumes, dont 6 500 traitaient de mathématiques et 18 000 de philosophie. En lui succédant sur le trône, son fils fit aménager et remplir dix-huit nouvelles salles.

 

Mais en pays musulman, à cette époque, une telle accumulation du savoir n’est pas au seul usage des princes. Un voyageur qui se rend à Baghdâd en l'an 981 raconte à son retour qu'il a dénombréplus de cent bibliothèques publiques dans la ville. La plus modeste cité d'Orient a la sienne, où n'importe qui peut venir consulter les ouvrages. Celle de Nayah, par exemple, une petite ville d'Irak, comporte 40 000 volumes.

 

En Occident, à la même époque, les monastères, seuls à détenir les livres, en ont une vingtaine tout au plus. Et parce qu'ils sont si rares, ils sont enchaînés et gardés jour et nuit... En l'an 1386, c'est-à-dire quatre siècles plus tard, la Faculté de médecine de Paris ne possédera encore qu'un seul livre: l'ouvrage encyclopédique du fameux médecin persan Ar-Razi, dont le titre est "Le Réservoir de la médecine (Al-Haoui)". Traduit en latin, ce monument s'appelle "Continens".

 

Lorsque le roi Louis XI veut l'emprunter pour pouvoir le lire à son aise chez lui, il doit verser à la Faculté une caution de douze livres d'argent et cent écus d'or...

 

Tels sont les anecdotes et les chiffres étonnants qui mesurent l'écart des connaissances entre l'Europe chrétienne, à cette époque-là, qui va être celle des Croisades, et l'Orient musulman.

 

Pourquoi ? La réponse est lourde de sens alors que ce même Orient musulman voit aujourd'hui se lever en son sein les forces d'un fanatisme religieux qui n'est pourtant pas dans sa tradition. La réponse est qu'au temps où les sultans et les califes font régner un despotisme éclairé de l'autre côté de la Méditerranée, l'obscurantisme religieux règne en maître sur les esprits de l'Occident, anéantissant toute recherche scientifique possible, pour des siècles.

 

Galilée, ne l'oublions pas, ira en prison en 1636 pour avoir découvert que la terre tourne autour du soleil et ne sera absout de ce crime par les tribunaux du Vatican que de nos jours...

 

Au XIIe siècle, un notable musulman, hôte des chevaliers francs de l'Ordre de St-Jean, se rend à Jérusalem alors capitale du royaume chrétien de ce nom. On lui fait visiter l'hôpital tenu par les chevaliers de l'Ordre. Il voit que les blessés graves qu'on y amène, ayant d'être admis à recevoir le moindre soin, doivent se confesser et manger le pain de la communion, quelle que soit l’urgence de leur état. Il s'en s'étonne et demande des explications.

 

On lui dit que le Synode de Nantes, en l'an 895, a légiféré une fois pour toutes à ce sujet : « Le corps d'aucun malade, celui-ci fût-il délirant de fièvre, ne doit recevoir de soins avant son âme. » Cette règle n'est pas une erreur passagère commise par les évêques bretons du Xème siècle. Elle sera confirmée en 1215 au sommet de la hiérarchie catholique européenne, c'est-à-dire au concile de Latran, qui ordonne, après de longs débats : « Sous peine d'excommunication, il est interdit à tout médecin de soigner unmalade si ce dernier ne s'est pas au préalable confessé. Car la maladie est issue du péché. Si le malade se décharge par la confession du poids de celui-ci, alors, la cessation de la cause entraînera la cessation de l'effet, et la souffrance physique disparaîtra. »

 

La science médicale est donc rayée d'un trait de plume, au profit de l'intervention divine permanente dans les affaires du corps humain. Et c'est, en conséquence toute la science qui est paralysée, et rendue inutile. Le texte du Concile ajoute pour ne laisser aucune échappatoire : « Quiconque s'avisera de se faire soignerpar un médecin juif ou Sarrazin sera frappé d'excommunication. Car le salut de son âme serait alors directement menacé... »

 

Cependant, de l'autre côté de la Méditerranée, Ibn Ridouan, directeur du corps médical du Caire, lui, a édicté depuis longtemps la règle suivant laquelle « le médecin doit soigner ses ennemis dans le même esprit, avec le même intérêt et la même sollicitude que ceux qu'il aime ».

 

Au temps où principautés franques et émirats Sarrazins vivaient côte à côte en Syrie et en Palestine, l'émir de Cheisar prêta un jour au seigneur chrétien, qui régnait sur la casbah voisine de Mounaïtira, son médecin nommé Thabit. Il y avait en effet dans la garnison franque de nombreux malades qu'on ne parvenait pas à guérir. Mais Thabit revint très tôt à Cheisar, effrayé de ce qu'il avait vu.

 

« On m'avait amené un cavalier qui avait un abcès à la jambe, raconta-t-il à l'émir, et une femme atteinte d'une fièvre hectique. Je pose un emplâtre suppuratif sur la jambe du soldat. L’abcès crève et la guérison semble certaine. Mais arrive le médecin franc, qui s'écrie que je n'y connais rien. "Veux-tu vivre avec une seule jambe, demande-t-il au cavalier, ou mourir avec les deux ?" "Vivre avec une seule", répond l'autre, qui n'avait pas confiance non plus dans ma science, une science d'infidèle, comme ils disent.

 

Le médecin franc fait venir un homme avec une hache et lui ordonne de trancher la jambe du malade sur un billot de bois. L'homme à la hache, peu versé en chirurgie, doit s'y prendre à deux fois pour trancher la jambe, et le malheureux cavalier meurt presque aussitôt... Quant à la femme, poursuit Thabit, je lui avais prescrit, comme il se doit, un régime alimentaire exclusivement compose de légumes, qui pouvait seul lui permettre de se rétablir. Mon adversaire l’examine, et annonce : "Ce cas est clair. Un démon s'est épris d'elle, et il s'est logé dans sa tête. Coupez-lui les cheveux !"

 

On rase le crâne de cette femme, elle recommence à manger la nourriture de tout le monde, avec force ail et moutarde. Bien entendu, sa fièvre monte. Le médecin franc revient et déclare : "Le démon s'est transporté au cerveau !" Il enlève avec un rasoir une portion du cuir chevelu qu'il taille en forme de croix. L'os crânien apparaît. Il le frotte de gros sel. La malheureuse femme entre bientôt en agonie. J'ai pensé, conclut Thabit, que je ne pouvais pas être très utile là-bas... »

 

Au-delà des Pyrénées, en ce temps-là, les Arabes sont maîtres de l'Espagne : la ville de Cordoue compte cinquante hôpitaux battant le record de Baghdâd qui en a plus de quarante, construits sur l’ordre d'Haroun al-Raschid, le sultan des Mille et une nuits. Selon des lettres écrites par des malades à leurs familles, et qu'on a retrouvées, on sait que tous ces hôpitaux fonctionnaient comme les hôpitaux modernes d'aujourd'hui.

 

Ils étaient divisés en services spécialisés, qui comptaient même un service de psychiatrie, alors qu'en Occident les fous se trouvaient enchaînés dans les prisons. Ce n'est qu'en 1751 qu'on envisagera de les soigner en Angleterre, et en France en 1792, quand le médecin Pinel arrachera à la Convention un décret qui tirera les aliénés des geôles pour leur donner un statut de malades.

 

A Baghdâd comme à Cordoue, au XIIe siècle, les professeurs de médecine font la ; tournée des lits des malades chaque matin, entourés des élèves. « Les lits sont moelleux, les draps blancs, les couvertures aussi douces que le velours, écrit un jeune homme à ses parents. Chaque chambre a l'eau courante. On chauffe lorsque les nuits sont fraîches... »

 

 

La perle de tous les hôpitaux est l'hôpital Nouri du Caire, avec ses pavillons différents pour chaque service, au milieu de jardins ombrages. Al-Mansour Qalaouin, jeune général égyptien, y sera guéri de ses coliques hépatiques. Il fait vœu alors d'édifier un hôpital encore plus beau s'il devient sultan. Arrivé au pouvoir, il fait bâtir à grands frais l’hôpital Mansouri entre les deux citadelles du Caire, qui devient le plus bel établissement du monde.

 

Tous les patients y sont soignés gratuitement et, après leur convalescence, ils partent avec des vêtements neufs et plusieurs pièces d'or. Les directeurs de ces hôpitaux tiennent des registres où toute dépense est consignée, et ces registres nous sont parvenus. Les médecins n'y exercent qu’après avoir subi des examens sévères. ar-Razi, avant de devenir le médecin-chef du plus grand hôpital de Baghdâd, doit se mesurer avec plus de cent postulants. Il dispose après sa nomination d'un état-major de vingt-quatre spécialistes qui dirigent les différents services. Tous travaillent entourés d'étudiants, qui apprennent ainsi leur art comme de nos jours, tandis que dans les facultés occidentales d'alors on dispense savoir purement livresque et qu’il est formellement interdit de disséquer les cadavres.

 

Dans les Etats des sultans et des émirs, un médecin n'est autorisé à exercer art sans avoir reçu un diplôme délivré ces hôpitaux. La mesure a été décidée en l'an 931 par le calife Al-Mouktadir de Baghdâd, après qu'un patient soit mort la faute professionnelle d'un médecin.

 

Cette année-là, Al-Mouktadir institue un « Ordre des Médecins », dont Sinar Ben Thabit reçoit la présidence. Il y a bientôt 860 médecins diplômés à Baghdâd, qui ne peuvent exercer que dans leur spécialité. Et ce n'est qu'après les Croisades, qui donnent aux Francs l'occasion d'apprendre ce qui se passe chez les musulmans, qu'on bâtira en Europe des hôpitaux réservés aux malades, au lieu des hospices qui recueillaient indistinctement voyageurs, enfants abandonnés, infirmes et miséreux au milieu de ceux qui souffraient d'une infection.

 

L'Hôtel-Dieu de Paris sera un des premiers. Par des témoignages du temps, on sait que les malades y étaient couchés dans la paille, les pieds des uns près de la tête des autres, enfants, vieillards, femmes et hommes mêlés. Une femme accouchait à ôté d'un typhique, un nourrisson se débattait dans des convulsions à côté d'un tuberculeux qui crachait. Les infirmiers circulaient avec une éponge imbibée de vinaigre devant la bouche, à cause de l’odeur pestilentielle. Les cadavres restaient longtemps au milieu des malades avant d'être emportés, tout cela dans un nuage de mouches. Nous avons vu plus t comment étaient tenus les hôpitaux Baghdâd...

 

Ar-Razi, médecin-chef de l'hôpital du plus grand établissement de cette ville, mourra en laissant l'œuvre énorme que nous avons mentionnée, celle que Louis XI voulut lire, faite de toutes les observations recueillies pendant des dizaines d'années et des traitements qu'il avait conçus. Sa sœur Chadicha ayant gardé ces manuscrits dans des nombreux coffres, un vizir du Sultan les lui rachètera, réunira tous les médecins qu'ar-Razi a formés et les chargera de classer tout cela. Toutes les maladies y sont décrites : la malaria, le cancer, la coxalgie, et cent autres, montrant que la médecine de Baghdâd est aussi bien informée que la médecine moderne. 

 

On y trouve un Traité de la rougeole et de la variole, alors qu'en Occident, on voit dans ces affections épidémiques des fléaux divins. Ar-Razi a expérimenté un nombre extraordinaire de médicaments en utilisant pour cela des chiens et des singes. Il professe qu'un médecin doit soigner jusqu'au bout les incurables, en leur laissant ignorer la gravité de leur mal, afin de les aider à lutter. Le grec Hippocrate, lui, vénéré pourtant comme un des fondateurs de la médecine, déclarait que « celle-ci exige qu'on ne s'approche pas de ceux que la maladie a déjà vaincus, car elle est impuissante... »

 

On reconnaît à cette phrase malheureuse l'esprit philosophique des Grecs, qui va être la cause des erreurs dans laquelle la médecine occidentale va s'enfoncer, avant d'être victime de la religion. En effet, Hippocrate s'est empressé à adopter la théorie d'Empédocle sur les quatre éléments, puisqu'il faut bien adopter une théorie. Il décide en conséquence que « le corps humain est composé de quatre humeurs, le sang, la pituite, la bile et l'atrabile, et que Ta maladie résulte d'une altération des proportions harmonieuses du mélange de ces quatre éléments ».

 

C'est découvrir la vérité avant de la chercher par des expériences. Les chercheurs musulmans, eux, n'adoptent aucune théorie. Ils préfèrent observer les malades, analyser leurs urines, et les interroger longuement. Ils découvrent petit à petit la vérité, et noircissent des milliers de pages de papier de leurs observations. Car ils ont le papier, qui n'existe pas en Occident, et qui facilite grandement le travail des étudiants et de leurs maîtres. Comment faire des études sans papier ?

 

Grâce à la méthode expérimentale que l'Occident ne découvrira qu'au XIXème siècle avec Pasteur et Claude Bernard, le médecin arabe Ibn al-Nafis découvrira et prouvera la circulation du sang quatre cents ans avant l'Anglais Harvey, qui établit en 1616 que le sang circule dans les poumons et dans tout le corps, poussé par le cœur.

 

Né en 1210, Ibn al-Nafis était le médecin chef de l'hôpital Al-Nassir du Caire, et il enseignait également la grammaire, la logique, la philosophie et le droit.

C'est en pratiquant la dissection qu'il démontra que les idées du Grec Galien sur la circulation du sang, qui devaient faire autorité en Europe jusqu'à William Harvey, étaient fausses. « Le sang pénètre dans le poumon pour s'y alimenter en air, écrit Ibn al-Nafis, et non pas pour nourrir le poumon... »

 

Mais les ouvrages d'Ibn al-Nafis furent ignorés en Occident jusqu'à ce qu'un jeune médecin égyptien, faisant ses études en Allemagne de nos jours, ne les retrouve.

 

« Si profond que soit notre respect pour Galien, écrivait déjà Abd el-Latif, médecin du sultan Salah ed-Din, celui qui reprit Jérusalem aux croisés, nous préférons en croire nos propres yeux... »

 

C’est pour avoir appliqué cette règle que les chirurgiens arabes du temps des Croisades pratiquent l'anesthésie sur le champ de bataille en utilisant un mélange de haschich, de jusquiame et de vesce qui endort les opérés. C’est par elle qu'ils établissent que ce sont les contractions de l'utérus qui expulsent le nouveau-né du ventre de la mère, alors qu'on croyait jusque-là que la naissance se faisait toute seule.

 

Ali Ben Abbas, qui fait cette découverte, écrit en même temps un traité sur les abcès de l'utérus et sur le cancer de la matrice. Dix siècles avant Darwin, il avance que les espèces s'améliorent par la sélection naturelle. C'est pour s'en remettre à l'expérimentation et non pas au dogme, qu'Ar-Razi différencie la goutte du rhumatisme ; qu'Ibn Sina guérit les paralysies de la face, après avoir distingué la pleurésie de la pneumonie et de la névralgie intercostale ; qu'At Tabarit (connu sous le nom d'Al Natili ) découvre le sarcopte de la gale ; qu'Ibn Sina révèle le caractère contagieux de la tuberculose pulmonaire, et le danger que courent les phtisiques en s'exposant au soleil ; que Masaoueih, au IXe siècle, rédigera un traité de la lèpre, un mal qui n'est pas un châtiment divin, dit-il, mais une maladie contagieuse. 

 

C'est par l'expérimentation que les médecins arabes en sont venus à vacciner les enfants contre la variole, depuis les temps préislamiques, en prélevant du pus d'un variolique proche de sa guérison. Ils l'inoculaient dans la paume de la main, entre le pouce et l'index. Les chrétiens devront attendre l'Anglais Jenner, en 1798, pour apprendre qu'on peut s'immuniser contre la redoutable «petite vérole », qui avait emporté le roi de France, Louis XV, après des millions d'autres Européens.

 

Et la peste, la hideuse peste qui a plusieurs fois ravagé et dépeuplé l'Europe ? En 1348, le célèbre écrivain et humaniste Boccace, l'auteur du "Décaméron", est conseiller municipal à Florence au moment où l'épidémie décime la population de la ville. Il rédige pour le prince un rapport qui commence par ces mots : « C'est en châtiment de leurs actes impies que la juste colère de Dieu a frappé les mortels. Aucune science, aucune initiative humaine n'y peut porter remède... » C'est bien là la doctrine officielle, qui interdit toute science. 

 

Cependant la même année, l'Andalou Ibn al-Khatib, historien, médecin et vizir du sultan de Grenade, écrit un traité de la peste dans lequel il explique froidement et en détail comment se fait la contagion (par le malade et ses déjections, ou un objet qu'il a touché) et comment elle arrive par les voyageurs qui débarquent à un port, venant d'une région déjà atteinte par le mal. Toujours en 1348, alors que la même peste sévit aussi à Montpellier, un professeur de l'Université chrétienne de cette ville déclare, lui, que la contagion se fait par le regard du malade. Il suffit donc, ajoute-t-il, de bander les yeux de celui-ci pour pouvoir le soigner sans danger...

 

 

 

 

Cependant, à Venise, la république marchande où on est en contact avec les Orientaux depuis longtemps, on préfère demander à des médecins arabes de venir prendre en main la protection de la cité contre la propagation de l'épidémie.

Bien entendu, la chirurgie, en pays musulman, est à la hauteur de la médecine proprement dite, c'est-à-dire brillante, alors que dans la chrétienté on reste dans l'obscurité.

 

Ambroise Paré, le fameux chirurgien français qui devait acquérir son expérience sur les champs de bataille d'Italie, mit au point la ligature des artères. Grande découverte, qui date de 1552, au temps de François Ier, qui sut protéger ce praticien habile, qui n'était pas passé par l'université. Mais, cette ligature des artères, l'Andalou Aboul Quasim, remarquable obstétricien, la pratiquait couramment et l'enseignait à ses élèves avant l'an 1000.

 

Veut-on encore d'autres exemples de la richesse ancienne de la médecine des Arabes ? L'accoucheur autrichien Walcher imagina un jour la position qui porte son nom, comme étant la meilleure dans la plupart des actes d'obstétrique. Un autre grand chirurgien allemand, Trendelenburg, montra que la position qui porte son nom encore aujourd'hui était la plus favorable à la pratique de toutes les opérations à faire au-dessous de l'ombilic. Walcher est mort en 1935, Trendelenburg en 1924. Mais Aboul Quasim, qui avait découvert et consigné ces deux positions dans son traité de chirurgie est mort, lui, en 1013... Mille ou cinq cents années d'avance : telle est la «performance» de la chirurgie et de l'obstétrique pratiquées par ces médecins qui n'ont pas l'esprit troublé par un dogme ou la crainte d'une inquisition.

 

Comme toutes les sciences sont cousines, cette médecine et cette chirurgie ont entraîné à Baghdâd comme au Caire le développement d'une pharmacopée considérable, où, l'on trouve tout l’héritage indien, voire chinois. Cette pharmacie arabe suscite l'activité de nombreux chimistes qui cherchent avec passion, et trouvent. La pharmacie développe donc à son tour une chimie qui est aussi efficace que le reste. La chimie entraîne la physique. Alambic, alcool, alcali, aldéhyde, amalgame, aniline, élixir, borax, talc, etc. : des centaines de mots arabes passés dans la langue d'aujourd'hui en témoignent. Autant d'appareils et de produits découverts par les chercheurs qui travaillaient pour les hôpitaux. Les sirops, les dragées et les pilules (dorées à l'or et à l'argent par Ibn Sina) furent inventés par Ar-Razi qui dirigeait une importante équipe de pharmaciens à Baghdâd. Les verriers syriens inventèrent les cornues et les appareils de distillation, qu'ils exportèrent partout. Ar-Razi découvrit, grâce à eux, l'acide sulfurique, distilla le vin pour faire de l'alcool et pour réaliser l’épuration de l'eau.

 

Tout cela, l'Occident finira par en bénéficier. Plus tard... Seuls l'Anglo-Saxon Roger Bacon (mort en 1292) et l'Espagnol Arnaldo de Villanueva puisèrent à la source arabe et utilisèrent la méthode expérimentale qui avait permis aux savants musulmans de progresser. Mais Bacon dut faire de nombreuses années de prison au sein de l'ordre des franciscains auquel il appartenait, condamné par ses frères pour son indépendance d esprit, qui leur paraissait sentir le soufre.

 

Cette disponibilité « tous azimuts » des princes, des lettrés et des savants arabes pour tout ce qui relève de l'intelligence sera la cause d'un autre grand succès de la science orientale ancienne : le grand bond en avant dans les mathématiques. En l'an 773, un Indien se présente à Baghdâd, à la cour du calife Al-Mansour. Il se dit astronome et se nomme Kankah. Il déclare qu'il connaît à fond la méthode de calcul appelée "Sind hind" en usage dans son pays. Les Arabes savent que les Indiens utilisent pour leurs calculs mathématiques et astronomiques des chiffres bien plus pratiques que ceux qu'eux-mêmes connaissent, et que tout le monde a hérité des Grecs. Al-Mansour ordonne à un des savants qui l'entourent de transcrire et traduire l'ouvrage que colporte ce Kankah et qui n'est autre que le Sindhant de l'astronome Brahmagupta.

 

Neuf chiffres, plus le zéro (cette géniale trouvaille), c'est le secret de l'arithmétique indienne, qui va conquérir le monde parce que le calife Al-Mansour a aussitôt compris quel formidable avenir ces signes indiens ouvrent à toute la science des nombres, à l'algèbre comme à la géométrie.

 

En quelques minutes, l'ouverture d'esprit d un prince musulman et de ses conseilleurs sur les bords de l'Euphrate va décider d'un progrès des connaissances humaines, rendre possible tout l'édifice scientifique à venir, sur lequel l'Occident bâtira plus tard le progrès industriel. Mais pour l’heure, l'Occident aveuglé par le dogmatisme qui pèse sur lui attendra quatre siècles avant de comprendre, et il n'acceptera ces chiffres "arabes" qu'après un long combat de retardement mené par les fanatiques des chiffres romains.

 

C'est un marchand de Pise, ville d'Italie, habitué à commercer avec les Arabes à travers la Méditerranée, qui va faire ce cadeau à l'Europe chrétienne. Le jeune Pisan Leonardo Bonnaci rejoint un jour à Bougie, en Algérie, son père qui y tient un comptoir d'import-export, comme on dit aujourd'hui, au milieu des "infidèles". Car les Pisans voyagent dans toute la Méditerranée et les "infidèles" sont nombreux à Pisé, qui a donc déjà ses immigrés. Le jeune Leonardo est enthousiasmé par les neuf chiffres arabes et ce zéro que son père utilise dans les comptes qu'il établit pour les douanes algériennes. Le zéro est l'abstraction irremplaçable qui permet tout l'édifice de l'arithmétique, le cadeau majeur de la pensée indienne à l'humanité. Avec les chiffres romains, on ne peut faire grand-chose d'autre que des additions et des soustractions. Avec ceux-là on peut tout faire !

 

Leonardo se met à l'école du "prof de maths" local, Sidi Omar. Il apprend avec ravissement à calculer les puissances, à faire des fractions, à extraire des racines, à résoudre des équations différentielles ou intégrales. Mêlant le commerce à l'étude, il se rend partout chez les Arabes, en Syrie, à Tunis, au Maroc, au Caire, où il se gorge de la science mathématique qui y fleurit. Il a 23 ans. Il rédige avec tout cela son "Liber abaci", un super-manuel de mathématiques qui va séduire l'empereur allemand Frédéric II, roi de Sicile, un pays repris pas les armes aux musulmans et où on continue de cultiver la science arabe (et à entretenir des harems...). 

 

Leonardo se rend à Palerme, à la cour de Frédéric, où il stupéfie par ses dons les savants chrétiens et musulmans qui y vivent en bonne intelligence sous l'autorité de ce souverain éclairé et réfractaire au racisme. Et en commençant par l'Italie, l'Occident finira par adopter les neuf chiffres et le zéro, qui secoueront enfin la science mathématique endormie depuis les Grecs.

 

Y a-t-il un domaine où les Arabes n'étaient pas les meilleurs dans ces temps anciens ou les Francs les découvrirent en venant leur faire la guerre pour leur prendre la ville sainte de Jérusalem ?

 

Nous avons déjà parlé du papier que le calife Al-Mansour avait adopté, venant des Chinois, et répandu partout. En Europe, il engendrera la découverte de l'imprimerie, ce qui n'est pas rien ! Et ce n'est pas tout : en revenant de la Croisade, le sire Pierre de Maricourt, curieux des choses maritimes, révèle à la France, en 1269, l'existence d'une autre merveille : la boussole à bord des navires arabes.

 

Les Chinois connaissaient l'aiguille aimantée, mais les navigateurs arabes l’avaient domestiquée.

 

Flavio Gioja, un capitaine d'Âmalfi, ville maritime proche de Naples, la perfectionnera trente ans plus tard pour en faire l'instrument efficace encore utilisé aujourd'hui.

 

Après la boussole, c'est l'usage de la poudre à canon que les guerriers d'Occident vont encore apprendre des Arabes. Dans la seconde moitié du XIIème siècle, l'historien militaire Hassan ar-Rammah décrit les projectiles utilisés par les troupes musulmanes comme « des œufs qui se propulsent et brûlent, qui partent en crachant du feu avec un bruit de tonnerre ».Il s'agit de fusées qui s'abattent sur les chevaliers et les archers du roi saint Louis « piégé » devant Tunis au cours de la 7e Croisade.

 

Du côté chrétien, le chroniqueur Villehardouin, correspondant de guerre, décrira les affres de ceux qui sont soumis à ces tirs effrayants, comparables au feu de l'enfer... En effet, les ingénieurs militaires arabes se servent de la poudre, inconnue en Occident, pour faire des fusées.

 

Ils vont bientôt faire des canons. Les combattants chrétiens de la « Reconquista » qui luttent pour chasser les Maures d’Espagne se trouvent soudain face à des pièces d'artillerie qui crachent des boulets dans leurs rangs. C'est à la bataille de Baza en 1325. Puis de nouveau en 1331 à Alicante et en 1342 à Algésiras, tout au sud de la péninsule ibérique. Là, ce sont des Anglais qui essuient le feu des pièces musulmanes. Quatre ans après, en 1346, ils ont compris la leçon et fabriqué en hâte une artillerie à leur tour, avec laquelle ils écraseront la chevalerie française à Crécy...

 

Le tonnerre de ces canons arabes a-t-il réveillé l'Occident ? L'a-t-il, en l'obligeant à chercher des aciers toujours plus durs pour faire la guerre, mis sur la route de la révolution industrielle où l'Europe au XIXe siècle redeviendra le modèle des nations ? Quoi qu'il en soit, la leçon que nous donnent les brillantes performances de la pensée scientifique chez les musulmans des siècles passés est claire. Elle nous dit que toute dictature d'un dogme éteint la science, alors que la liberté de pensée la fait fleurir. 

 

Elle nous dit aussi qu'il n'y a pas de races inférieures, et que chaque race d'hommes a beaucoup à apprendre des autres. Elle nous dit encore que tous les hommes doivent se donner la main, et se prêter leurs livres pour œuvrer ensemble au bien commun, en usant le moins possible de cette poudre à canon dont l'invention, après tout, n'était pas indispensable.

 

D'après le Livre : Le Soleil d'Allah Brille sur l'Occident

Sigrid Hunke

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Published by Mehdi
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